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Full text of "Memoires du Chevalier Jean de Carro"

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docteur en médecine des Facultés d’Edimbourg, de Vienne et de Prague, 
praticien aux Eaux de Carlsbad, citoyen d’honneur de ladite ville, décoré 
de la Croix d’or Impériale Autrichienne avec Couronne pour le Mérite Civil 
et chevalier de l’Ordre Royal grec du Sauveur ; membre honoraire de la 
Société Prussienne - Silésienne pour l’avancement de la culture nationale ; 
membre correspondant de la Société Impériale des médecins de Vienne * 
membre effectif de la Société du Musée National de Bohême ; membre du 
Comité permanent formé à Londres pour ériger un monument à Édouard 
Jenner, et membre correspondant de la Société Royale des Sciences en 

Bohème. 


Longam vilain iinpendcrc rern. 


c s > £ î 8^iN3 < 3 î S° — 

Imprimerie des Frères Frakieck. 

18 5 5 . 


* 


















































Avant-Propos. 


\ 

^Presque tous les Conversation' s - Lexicons m’ont fait l’honneur de 
me consacrer un article; mais j’ignore pourquoi l’un d’entre eux 
me fait naître à Milan, et non à Genève; tandis que jamais per- 
sonne de ma famille n’a habité la Lombardie, et que de temps im- 
mémorial nous vivons sur les bords du Lac Léman. J’ignore égale- 
ment pourquoi un autre Lexicon me met au nombre des trépassés 
depuis 1840, sans daigner même nous dire quelle maladie m’a con- 
duit à l’autre monde. 

J’ai eu , par contre , deux respectables et fidèles biographes, 
dont je ferais encore plus d’éloges, s’ils en avaient été moins pro- 
digues envers moi. J'avais quarantesix ans, lorsque le défunt 
jaron Joseph de Hormayr, auteur du Plutarque Autrichien , historio- 
graphe de la Maison d’Autriche et directeur des Archives de Cour 

r 

;st d’Etat, me jugea digne d’une notice biographique, qu’il inséra dans 
?on savant journal: Archiv für Géographie , Historié, Staats- und 
Kriegskunst. Vienne, 26 et 28 août 1816. 

Mon second biographe, également exact, est M. le docteur 
Weitenweber, de Prague, médecin et littérateur distingué, mainte- 
nant secrétaire de la Société Royale des Sciences en Bohème. J'avais 
soixante et onze ans, lorsqu’il publia m’a biographie dans Ost und 
West. N. 9. 1841, à Prague. 

En 1853, la ville de Carlsbad, qui me fait l’honneur de penser que 
e ny mourrai pas tout entier , in’a prié de ne pas quitter ce bas 
nonde sans déposer à la Bibliothèque de la Ville l’histoire de ma 
rie plus complète que celles qu’écrivirent mes deux biographes, 




et d'y ajouter les faits et anecdotes que moi seul puis bien savoir. 
Je l’avais presque achevée, lorsque la Société Royale des Sciences 

I 

en Bohème m’a fait l’honneur de m’élire Membre Correspondant, le 
2 novembre 1853. Un de ses Statuts exige positivement de chaque 
élu, qu’il travaille à sa propre biographie, et qu’il la remette cache- 
tée au secrétaire de ladite Société, s’il ne l’a pas déjà publiée de 
son vivant. 

Ce sage réglement me confirme dans l’opinion de ceux qui 
prétendent que si Von vit mieux en Autriche , on meurt mieux en 
Bohème. 

Tels sont les motifs qui me font répondre à ce double appel 
de publier mes Mémoires , dans lesquels figurent nombre de person- 
nages distingués de tout rang, de toute classe, de tout pays et des 
deux sexes. 


Ma Biographie. 


•Je suis né le 8 août 1770 à Genève, où ma famille, (lès le 15 e " 
siècle, a occupé les premiers emplois de cette République, fourni 
des officiers distingués aux Puissances étrangères, entre autres, à la 
Russie, et possédé de temps immémorial, jusqu’en 1792, un fief, près 
de Genève, dont nous lirons notre nom, savoir: le Carre ou le Carra, 
quelquefois écrit le Quarre, et Quadrumum, dans les anciens actes 
latins. 

Voltaire, qui habita long-temps et illustra le village français de 
Ferney, voisin de Genève, disait, pour donner une idée de l’exiguilé 
du erritoire de la République, que si chaque Genevois lavait et fai- 
sait sécher sa chemise le même jour, il ne trouverait pas assez de 
terrain pour l’y étendre. Ce manque de longitude et de latitude n’a 
jamais empêché les grandes Puissances d’imiter les naturalistes, aux 
yeux desquels la violette et la fourmi sont tout aussi intéressantes 
que le chêne et l’éléphant, d’admettre le patriciat genevois dans tous 
les cas où il s’agit de faire des preuves de noblesse. Avant la Ré- 
formation, l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, alors stationné à 
Rhodes, reçut des chevaliers genevois» En 1804, lorsque je crus 
devoir me faire reconnaître par le tribunal des nobles ( Land - 
redit) de la Easse-Âutriehe , je n’éprouvai aucune difficulté; non 
plus que de la Cour de Bavière, lorsque S. M. Louis I daigna 
conférer à ma fdle Natalie le canonicat honoraire du noble chapitre 
de Sic. Anne. Mes diplômes de l’empereur François II furent plutôt 
des actes de confirmation que de concession. 

Prérogatives pontificales. 

Je possède un document de famille d'un genre si original, que 
j’en parlerai ici, nullement pour m’en pavaner, mais pour donner en 
passant au lecteur une leçon d’histoire pontificale, qui ne se trouve 
pas aisément ailleurs. 




6 


En 1457, le Pape Calisle III créa Cornes Palacii Sacri Apo- 
stolici un de mes ancêtres , Francisons de Quarro , domicellus Ge- 
bennensis (noble Genevois) en lui conférant la prérogative de nom- 
mer des Notaires publics et de légitimer des bâtards , même ceux 
qui étaient le fruit d'un inceste. Quelles mœurs ! 

Je tiens assurément à honneur, quoique enfant de Calvin, de 
compter parmi mes ayeux l’homme qu’un Souverain-Pontife recon- 
nut joindre à son ancienne noblesse (nobilitas et genus) toutes les 
vertus dont la Clémence Divine orna jamais le même individu . Je 
regrette seulement que les hautes fonctions que Galiste III conféra 
à François de Carro, ne soient pas descendues jusqu’à moi, qui, ha- 
bitant un pays, où, selon nos plus authentiques Statistiques, on compte 
un bâtard sur cinq enfants qui viennent au monde , j'aurais pu être 
leur grand bienfaiteur et avoir parmi eux une clientelle exclusive, 
bien autrement avantageuse et facile que notre pratique thermale. 
J’aurais pu sans rivaux légitimer des bâtards de toutes classes, tandis 
que le nombre des membres de notre Faculté est illimité, sans parler 
des malades qui s’endoctrinent constamment les uns les autres. 

Voulant m’éclairer sur l’origine, l’histoire et la fin de ces in- 
stitutions dans le monde chrétien, et pensant que la voie la plus sûre 
et la plus naturelle pour y parvenir serait celle de la Nonciature 
Apostolique résidante à Vienne, je priai un de mes amis d’en parler 
au secrétaire de Mgr. le Nonce, qui répondit que leur chancellerie 
ne possédait pas le moindre document relatif aux Comtes Palatins 
Apostoliques ; mais que, si je le désirais, il en écrirait à Rome. Peu 
désireux d’entrer en correspondance avec le Saint-Siège pour une 
chose de pure curiosité, je le fis très- humblement remercier. Mes 
autres démarches auprès de deux chancelleries épiscopales, n’ont 
abouti à rien. C’est hors de l’Eglise, de mon confrère et ami, le 
docteur Ryba, célèbre oculiste à Prague, aussi savant en histoire i 
qu’en médecine, que je tiens la notice suivante: 

(Traduite de V allemand.) 

„Je tiens de bonne source, m'écrit-il, que les Empereurs Romains 
avaient déjà des comtes de divers degrés , entre autres, les Comités 
sacri Palatii , que ce titre fut originairement attaché à de simples 
charges de cour, qui devinrent bientôt des dignités d'Etat, civiles et 
militaires, lin Vicomte du Palais sacré avait particulièrement la 


7 

fonction de juge suprême dans les affaires qui concernaient la cour 
impériale elle-même, ou qui lui étaient spécialement soumises/ 4 

„Ce fut sur la cour des Césars que se modela celle des em- 
pereurs d’Allemagne. Les autres cours souveraines, entre autres, 
celle des Papes, suivirent bientôt leur exemple. Pendant que la 
puissance et l’influence du Saint-Siège dans le moyen âge s’étendit 
sur presque toute l’Europe, qui lui était plus ou moins subordonnée, 

r 

Rome avait aussi ses délégués aux cours de justice des Etats étran- 
gers; en un mot, des juges plénipotentiaires ( Comités Sacri Palatii 
Apostolici qui jugeaient les questions dont le Souverain Pontife 
s’était réservé la décision. 44 

„C’est donc un emploi de cette nature qu’exerçait dans la Ré- 
publique de Genève Francisons de Quarro, domicellus Gebennensis , 
pour la plus grande commodité des tribunaux et des parties inté- 
ressé, qui, dans diverses affaires auraient dû s’adresser directe- 
ment à la cour de Rome. 44 

„Après la Réformation, ces dignités cessèrent d’abord dans les 
pays protestants, puis dans les pays catholiques, où elles furent rem- 
plies par des évêques plénipotentiaires, des légats, des nonces, etc. 
Votre ayeul François joignit donc aux charges qu’il exerça dans la 
République de Genève, une dignité pontificale d’un très-haut rang, 
alliée sans doute â d’éminents mérites. 44 (') 

Les auteurs qui parlent de ma famille sont : 

1. Bérenger, Histoire de Genève. 1772. Vol. I. p. 274. Vol. IV. 
p. 125 et 152. 

2. L’abbé Girard, Histoire abrégée des officiers suisses , qui se sont 
distingués dans les sei'vices étrangers dans les grades supé- 
rieurs. Il parle, entre autres, de Philippe de Carro , général- 
major au service de Russie, auquel on attribua le gain de la ba- 
taille de Wildmanstrand contre les Suédois, le 23 août 1741, 
„Jamais, dit-il, l’artillerie qu’il commandait, ne fut mieux servie 
et ne fit tant d’effet que dans cette journée. 44 Vol. 1. p. 102. 

3. Muller' s Gesckichte der schweizerischen Eidgenossenschaft 3. Buch 
2. Abtheilung. 


( ’) Nous avons eu en effet deux syndics pendant le 15 e ' siècle, Berthet et Fran- 
çois de Carro, dont les noms se trouvent consignés dans mon premier 
diplôme de l’empereur François. 


8 


4. Les Chroniques de Bonnivard. ch. 21 et 22. 

5. Leu Helvetisches Lexicou. 


Mon père et ma mère. 

Mou père, du reste très-vigoureux, me légua sa podagre, ce 
triste majorai qu’il tenait de ses pères. 

Ma mère mourut d’un endurcissement du foie, de calculs bi- 
liaires très-douloureux et d’une jaunisse très-foncée, dont elle ne 
me laissa pas la moindre trace. En 1797, lorsqu’elle m’écrivit à 
Vienne sur la nature hépatique de ses maux, je lui conseillai Carls- 
bad, où assurément je ne songeais pas alors à m’établir. Un très- 
savant médecin de Genève, le docteur Louis Odier, qui connaissait , 
les vertus de ces eaux d’après les Dissertations latines de Frédéric 
Hoffmann, confirma mon conseil. Ma mère monte à l’instant en voi- 
ture (on ne connaissait pas alors le pouvoir de la vapeur) ; elle arrive 
à Vienne, passe huit jours chez moi, s’achemine vers Carlsbad, de- 
vient beaucoup pire à Prague, où repose sa dépouille mortelle. 

Mon enfance à Genève. 

J’ai passé mes vingt premières années à Genève, où j’eus de 
fréquents maux de tête et les éruptions de l’enfance. À l’âge de 
cinq ans, on m’inocula la petite vérole, qui fut bénigne. Vingt ans 
plus tard je me serais vacciné moi-même. Sous le toit paternel, 
soit à la ville, soit à la campagne, je vécus toujours heureux et 
content, dans la plus grande aisance, avec un cheval de selle à ma 
disposition. 

Mon grand-père maternel. 

Mon grand-père maternel, Mr. Pierre de la Caussade , Béar- 
nais réfugié à Genève, comme tant d’autres, par suite de la Révo- 
cation de l’Edit de Nantes, était pour moi un ange de bonté. Son 
idolâtre piété pour la mémoire d’Henri IV était telle, qu’il se 
serait cru coupable de lèze-majesté, s’il eût manqué une représenta- 
tion de la Bataille d'Jvry ou de la Partie de chasse d'Henri IV. 
Quand je lisais le matin sur l’alfiche l’une de ses pièces favorites, 
j’allai l’annoncer à grand-papa, qui tirait à l’instant de sa bourse un 
écu de six francs et m'en laisait cadeau, avec pleine liberté d’en 
faire tout autre usage. Ma mère étant née à Nîmes en Languedoc, il 


9 


voulut faire voir et à elle, et à sa sœur et à moi le Midi de la France, 
et en effet il nous y conduisit de la manière la plus confortable. 

Je n’oublierai jamais l’émotion de ma mère en revoyant la maison 

qui l’avait vue naître. 

J’ai encore devant les yeux le Pont du Gard, la Maison Carrée ; 
les Arènes, et je n’ai pas oublié l'état affreux dans lequel les cou- 
sins (Musquelti) mirent mon front à Marseille , qui enfla tellement que 
pendant huit jours je fus obligé de porter mon chapeau à la main. 
C’était en 1788. 

Pommes de terre à Lyon. 

Je me rappelle, entre autres, qu’à l’excellente table d’hôte où 
nous dînâmes à Lyon, pendant le peu de jours que nous y passâmes, 
on servit, parmi une variété de mets excellents, un plat de pommes 
de terre. Un des dîneurs trouvant ce manger bo?i pour des cochons 

et indigne de gens comme il faut, fit une scène violente au garçon 

qui avait mis les pommes de terre sur la table et le força d’appeler 
l'hôtelier, auquel il reprocha son impudence. 

Aujourd’hui la pomme de terre figure sur la table des princes 
comme dans l’écuelle du mendiant; de sa récolte dépend souvent 
la prospérité d’une province, et la maladie, à laquelle ce végétal est 
sujet, alarme autant les gens peu moyennës, que les diverses mala- 
dies du bétail. En mangeant des purées de pommes de terre à d’ex- 
cellentes tables, j’ai souvent pensé à celles de Lyon. 

Mon éducation à Genève. 

Sauf les leçons de musique, de danse, d’escrime, d’équitation, 
de natation dans notre beau lac, puis de langue anglaise ( 2 ), aussi- 
tôt que je fus décidé à me rendre à Edimbourg, mon éducation fut 
publique. Je suivis les classes du Collège , puis les Auditoires de 
belles-lettres et de philosophie. Rarement on confiait l’éducation de 
la jeunesse, même dans les meilleures maisons, à des précepteurs. 
Personne que moi-même ne me suggéra la vocation médicale. 


( *) J’eus pour maitre un Anglais bossu par devant et par derrière, et très-spiri- 
tuel. Quelques jeunes freluquets s’étant permis dans un café très-fréquanté 
de te nommer tout haut. Noire petiit Esope! il répondit avec calme: Je 

m’aperçois bien, messieurs, que je ressamblc à Esope, puisque j’ai comme 
lui l’art de faire parler les bêles ! 


10 


St, Ozyth et Edimbourg, 

En 1788, je fus nommé membre d’un Comité pour fonder le 
Cercle (Club) de la Petite maison Scllon. On n’est guère plus scru- 
puleux en Allemagne dans l’admission à un chapitre noble. À l’âge 
de trente ans, ses membres passaient dans le Cercle de la Pave, 
quintessence de l’aristocratie genevoise^ 

r 

Edimbourg était alors l’université favorite des Genevois 1. Par 
sa juste célébrité. 2. Par sympathie do religion. 3. Parce que 
Genève étant très - fréquenté par les Anglais, un médecin, pour 
y réussir, devait savoir leur langue. Certes, j’étais bien loin de songer 
alors que cette même langue me mettrait un jour en état de transmettre 
par conrespondance la vaccination à l’Inde Britannique, et de faire con- 
naître aux valétudinaires anglais les Eaux de Carlsbad. Ceux de 
mes compatriotes, pour qui les études d’Edimbourg étaient trop coû- 
teuses, allaient à Montpellier ou à Leyde. Sans aucune dépense, 
qui ressemblât à du luxe ni à de la dissipation, mais en vivant con- 
venablement, je dépensais par an, y compris les leçons de l’Université, 
L. St. 200. Mon père m’avait procuré un crédit illimité, dont je n’abusai 
jamais. Peu ou point de Genevois ne choisissaient les universités 
allemandes, dont presque aucun de mes concitoyens n’étudiait la lan- 
gue. Arrivé à Londres et recommandé à une grande maison de com- 
merce genevoise, j’y trouvai tant d’occasions de parler français, que 
je vis l’impossibilité d’y apprendre l’anglais. On m'indiqua le village 
de St. Ozyth, dans le comté d’Essex, à quelques milles de Colchester. 
J’y fus en pension chez un respectable maître d’école. J’y dînais 
à merveille, et quoique j’eusse vu à la table paternelle les plus beaux 
aloyaux et gigots de mouton, rôtis à la broche, c’est à St. Ozyth 
que je fis connaissance avec les rounds of beef , le roastbeef, les 
saddles of multon, dont le jus vivifiant arrosait des tranches de 
flour-pudding, en compagnie d’une trentaine d’écoliers. J’allais avec 
quelques habitants tirer des lièvres dans de vastes champs de na- 
vets, C 1 ) et j’allais parfois, Honni soit qui mal y pense, au théâtre 
de Colchester avec l’une ou l’autre des habitantes. Je faisais une 
partie de reversis, jeu de cartes français, qu’il avait appris d'un de 


( 3 ) Voulant un dimanche matin nettoyer mon fusil de chasse dans le jardin 
de l’Ecole, on vint me prier de cesser. Cette rigueur étant inconnue à 
Genève, où le théâtre était ouvert le dimanche, j’en fus extrêmement sur- 
pris. En Ecosse on est encore plus sévère qu’en Angleterre. 


11 


mes prédécesseurs genevois, avec l’Esculape de l’endroit, chez le- 
quel je soupais. Sans leçons régulières, au bout de deux mois je 
comprenais et parlais l’anglais si couramment, qu’arrivé à Edimbourg 
je n’eus pas la moindre difficulté de suivre les cours des professeurs, 
dont la langue et les sujets d’enseignement étaient nouveaux pour moi. 

Le premier de mes professeurs fut l’illustre Black, qui, par 
ses recherches sur Tair fixe (nommé plus tard gaz acide carboni- 
que), eut l’honneur insigne d’être qualifié par les Français de pa- 
triarche de la chimie pneumatique . Ce que ce gaz a mis dès lors 
en mouvement sur la terre et sur l’onde est merveilleux. 

Cullen et Brown, vrais antipodes, n’existaient plus. La mé- 
moire du premier était très-rèvérée ; à peine osait-on parler de brovv- 
nianisme, bien que son auteur n’eût jamais été professeur public à 
l'université. 

Cullen eut de célèbres successeurs, les Monro , les Gregorv, 
les Duncan, les Rutherford, les Home, qui furent tous mes profes- 
seurs. Franciscus Home, auteur des Principia mèdicinœ , et le pre- 
mier qui décrivit la toux convulsive , nommée croup , si fréquente 
sur les bords de la mer près d’Edimbourg, me fit son assistant à 
la Clinique, place de grande confiance, que mes condisciples m’en- 
viaient beaucoup. 

Benjamin et John Bell étaient au premier rang comme chirurgiens. 

Hors des sciences médicales, Playfair avait le plus grand re- 
nom comme professeur de mathématiques. 

Dugald Stewart brillait éminemment par ses cours de philoso- 
phie morale. 

L’historien Robertson était Principal du Collège de l’Université. 

Les Sermons de Hugh Blair étaient non-seulement très-suivis 
à Edimbourg, mais traduits et lus dans toute l’Europe protestante. 

On érigeait sur une des collines de la ville un monument à la 
mémoire de David Hume. 

Walter Scott était uniquement connu comme avocat. 

Le vieux pasteur Blacklock, quoique aveugle dès l’enfance, se 
distinguait par ses poésies descriptives. 

Un autre aveugle, le docteur Moyse, donnait des cours privés 
de physique expérimentale, aussi fréquentés par les dames que par 
les messieurs. Il faisait ses expériences les plus subtiles avec une 
étonnante dextérité. Cet aveugle ne pouvait assez m’envier, disait- 


12 


il, le bonheur d'avoir vu Chamouni et le Mont-Blanc, et il espérait 
encore pouvoir les contempler avant de mourir. Il prétendait juger 
du caractère des dames par le simple attouchement de leur peau, 
en demandant très - humblement la permission de prendre une de 
leurs mains dans les siennes et de leur palper le visage. 

Ma mémoire ne va pas au-delà; mais je suis loin d’avoir in- 
diqué toutes les célébrités qui rendaient alors et à tous égards Edim- 
bourg intéressant. 

Dans l’excellent pensionat où je restai pendant mes trois an- 
nées d’études, il y avait toujours deux ou trois étudiants anglais ou 
anglo-américains. 

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t 

Le contingent des Etats-Unis et celui des Indes Occidentales 
à l’Université d’Edimbourg était considérable; celui du continent euro- 
péen l’était fort peu, quoique j’y aie connu des Français, des Italiens, 
des Espagnols et des Portugais. 

Arrivé â Edimbourg vers la fin de 1790, je trouvai le Scotch 
breakfast digne de tout son renom, composé de thé, de tartines, de 
toasts (au beurre frais ou salé), de poisson sec, d’œufs à la coque, 
de gâteaux, de miel et d’autres friandises. 

Le dîner était invariablement bon, comme il peut l’être et doit 
l’être, avec les viandes les plus belles, rôties à la broche ou sur le 
gril; avec une variété de poissons de mer, du hareng frais, des 
homards, des huitres et autres fruits de mer, ainsi que des puddings , 
sans parler des pigeon-pies , des veal-pies et de quelques plats spé- 
cialement calédoniens, tels que les Hotcli-potch , les tètes de mouton 
et les hagis ; le tout terminé par du fromage anglais. La bière 
était très-bonne. Je finissais le repas par un verre de punch sans 
citron ( toddy ). Nous avions encore le thé de l’après-midi, un lé- 
ger, souper et le verre de toddy . 

Ce pensionnat était dans Bristo -Street, Alexander' s Land, 
chez Mr. Angus Macpherson et ses trois filles d’âge mûr, vrais mo- 
dèles d’honnéteté et de bonté. C’était dans le voisinage de l'Uni- 
versité et de George Square; dont la meilleure société fréquentait 
les bals publics. J’appris bientôt à danser les Reels , les Stralhs- 
peys et le Highland fling . 

Tout cela, me dira-l-on, ne ressemblait guère à une vie d’étu- 
diant. Je n’en étais pas moins laborieux. Les tabagies n’existaient 
pas; du moins n’en entendis-je jamais parler, et n’en remarquai 


13 


jamais le parfum sur les habits de mon prochain, J’ignore si ce 
fléau ou ce délice y est parvenu. Il en a bien eu le temps de- 
puis plus d’un demi-siècle. 

Commencement de mes maux. 

Dès la seconde année de mes études , les maux de tête, qui 
m’avaient tant tourmenté à Genève, devinrent plus rares ; mais ils 
firent place à des douleurs arthritiques vagues , dans lesquelles je 
crus reconnaître le patrimoine que je redoutais. J’adoptai la flanelle 
sur la peau, que je n’ai pas même abandonnée, depuis 30 ans que 
nos bienfaisantes Naïades m’ont radicalement délivré de tous mes 
maux. 


Société Ecossaise. 

i r 

A cette époque on buvait en Ecosse, dans toutes les bonnes 
maisons, les meilleurs vins de Portugal, d’Espagne et de France 
(Porto, Sherry, Madeira, ClaretJ, et dans les moins élégantes, di- 
vers mélanges spiritueux, composés de rhum , de brandy, de gin, ou 
de whisky (esprit de froment), liqueur favorite du peuple écossais, 
surtout des montagnards (highlanders), dont on raconte d’étonnan- 
tes prouesses, et qu'ils nomment la rosée de la montagne. 

On ne pouvait guère accepter une invitation à dîner, sans ris- 
que de transgresser les règles de la tempérance. Une demie-heure 
après le dessert, les dames se retiraient et les messieurs faisaient 
circuler la bouteille pendant quelques heures , souvent même très- 
tard. On ne se mettait jamais à table qu’entre quatre et cinq heu- 
res. Aucun ridicule, aucun déshonneur n’était attaché au renom de 
bon buveur. Tout néanmoins se passait méthodiquement et décem- 
ment; la conversation était en général intéressante. Quelquefois même 
on vous présentait le diable, c’est-à-dire, un morceau de la cuisse, 
de l’aile, ou du foie d’un dindon ou d’une oie, saupoudré de poivre, 
dont la moindre particule suffisait pour mettre la bouche en feu et 
raviver la soif. 

Les soupers de dames et de messieurs, qui terminaient de char- 
mantes soirées, musicales et dansantes, se passaient sans aucun ex- 
cès. À un de ces soupers je me trouvai assis près de deux hom- 
mes remarquables, Henry Mackenzie, l’aimable auteur du Man of 
feeling, et lord Monboddo, (Lord des Sessions) qui avait rêvé et en- 


14 


fanté l’étrange système, selon lequel Dieu créa l’homme, non à son 
image, mais avec une queue, à l’instar des quadrupèdes. Je ne me 
souviens plus à quelle époque l’homme revint au monde sans queue. 

Ce grand original, déjà très-âgé , observant que je ne buvais 
presque pas de vin, me dit d'un air très-fin: „Je croyais, mon cher 
monsieur, que vos compatriotes, d’après le proverbe : Boire comme 
un Suisse , étaient les meilleurs buveurs de l’Europe:“ — „Et moi 
aussi, mylord, je l’avais toujours cru avant d’être en Ecosse. u 

Un dîner décida de ma sobriété pour le reste de mes jours. 

Ochtertyre. 

Invité à Ochtertyre, près de CriefT, par Sir William Murray, à 
passer une partie des vacances de l’Université dans le beau manoir 
de ce baronet, qui, disait-il, voulait s’acquitter envers moi des bontés 
qu’on avait eu à Genève envers sa famille, le hasard voulut que 
j’arrivasse la veille d’un grand dîner, que, Sir William donnait à une 
vingtaine de Noblemen and gentlemen du comté de Perlh. L’amabilité 
de tous les convives envers le jeune étranger ne saurait se dé- 
crire. Chacun voulut boire un verre de vin avec moi. Your friends 
et Geneva\ 

Novice dans la tactique de pareils banquets, sensible à tant 
de bienveillance, je bus étourdiment un bumper après l'autre. Mais, 
hélas, long-temps avant que la séance fût levée, tout tournoyait telle- 
ment autour de moi, que je dus me faire conduire dans la belle 
chambre qui m’était destinée. Malgré mon lit à rideaux de soie 
bleu-moiré, je n’en subis pas moins toutes les angoisses de la re- 
stitution. J’en fus malade trois jours, et surtout j’en eus une telle 
vergogne, que je jurai mes grands dieux de ne jamais plus m’ex- 
poser à un pareil déboire. J’ai rigoureusement tenu parole, et n’ai 
plus bu de ma vie un seul verre de vin ou de punch de trop. Sans 
cette mésaventure, je me serais facilement laissé aller à boire comme 
les autres, et la bonne société m’aurait rendu ce genre de vie char- 
mant, au grand détriment de mes études et de ma santé. 

Au dire de tous les Ecossais, dont je vois chaque année bon 
nombre à Carlsbad, ces mœurs bachiques ont essentiellement changé, 
ainsi que en général dans toute la Grande-Bretagne, en société 
comme à l’armée. Je puis attester du moins que parmi tous les 


15 


malades des Trois-Royaumes, auxquels depuis 1826 j’ai donné des 
soins à Carlsbad, je ne me souviens d’aucun dont j’aurais pu attri- 
buer les maux à des excès de vin ou de liqueurs spiritueuses. 

Al va. 

En revenant d’Oehtertyre, je me rendis à l’invitation que j’avais 
reçue du riche Mr. Johnstone of Alva (Stirling shire'), jadis East 
Indian. Je comptais ne m’y arrêter que quelques jours ; une autre 
mésaventure, moralement moins utile que celle d’Ochtertyre , mais 
corporellement indélébile, me retint à Alva plus de quinze jours. 
Voici comment. 

La famille Johnstone était nombreuse. A quelques milles de 
distance d’Alva, se trouve un fameux chauderon naturel ( Cauldron Lyn ) 
dans lequel on voit l’eau bouillonner. Une cavalcade, composée 
d’une quinzaine de dames et de messieurs, s’y rendit. Le pony, 
que je montai, en heurta ou en mordit un autre, qui lança une forte 
ruade. Le fer de ce chatouilleux bidet incisa net et ma botte et 
ma jambe; le sang coula. Peu s’en fallut que je ne tombasse 
évanoui. Je me remis néanmoins, et la cavalcade chemina. Revenu 
à Alva, la jambe avait tellement enflé, qu’il fallut couper ma botte 
pour l’ôter. Quinze jours s’écoulèrent avant de pouvoir retourner 
à Edimbourg. Pendant cette quinzaine on m’installa , pour me dis- 
traire, sur un divan, dans le principal salon, où je fus constamment 
entouré de la plus aimable société, entre autres , de la marquise de 
Bath (fille de l’opulent Mr. Pulteney, frère de Mr. Johnstone), qui venait 
de recevoir ce titre (in her own righz) et avait fait partie de notre 
cavalcade. Mon tibia droit porte encore la marque de cetle ruade, 
une exostose comme un gros pois. Trois fois j’ai eu à Carlsbad 
l’occasion de voir des descendans de Mr. Johnstone , qui n’étaient 
pas nés à cette époque ; mais qui tous avaient entendu parler de 
l’accident arrivé au jeune Genevois. S’il m’était possible d’oublier 
l’hospitalité écossaise, la bosse de mon tibia , tout petite qu’elle est, 
me la rappellerait. 

Muiravonside. 

À ma souvenance d’Ochtertyre et d’Alva je dois ajouter celle 
de Muiravonside, près de Linlithgow , où la famille Lockhart, le 
père et ses trois filles, me comblèrent de bontés et où je passai 
à diverses reprises de charmantes journées. 


ili 


Général Abcrefomby et Amiral Duncan. 

Parmi les innombrables politesses que je reçus à Edimbourg 1 , 
je n’ai point oublié un dîner de famille chez le général Ralph Aber- 
cromby, auquel j’avais été présenté par pur hasard quelques jours 
auparavant. L’amiral Duncan et moi y étions seuls conviés. On 
sait qu’il fut créé Vicomte de Camperdown , après la victoire qu’il 
remporta le 30 octobre 1795 sur la flotte hollandaise , commandée 
par l'amiral de Winter, et que le g-énéral Abercromby fut tué en 
Egypte, à la bataille d’Alexandrie, qu’il gagna le 20 mars 1801 ; 
raison pour laquelle sa famille fut élevée à la pairie. A l’époque 
du dîner dont je parle, ces deux personages , qu’attendait tant de 
gloire, avaient au moins 40 ans de plus que moi. L’amiral , né en 
1731, mourut en 1804; le général, né en 1738, fut tué en 1821. 

Je m’estime heureux de pouvoir en 1855 rendre à Carlsbad hom- 
mage à la mémoire de ces deux héros, après avoir dîné avec eux i 
à Edimbourg en 1792. 


Lord Findlatcr. 


Aucun Carlsbadois ne doit oublier qu’un des grands embellis— 
seurs de notre vallée, fut un pair d'Ecosse, James Ogilvie , comte 
de Findlater, qui fit élever sur une de nos collines un pavillon, qui 
porte son nom (Findlater s Tempel). Nos habitants ripostèrent par 
une colonne qui porte son nom. 


Mon doctorat. 

Le 24 juin 1793, je reçus mon grade de docteur. Par une 
aimable délicatesse V examen rigoureux n’est pas public. Les pro- 
fesseurs seuls en ont connaissance, afin que, si par timidité ou par 
manque d’habitude de parler latin, le candidat ne les satisfait pas, 
le rejet reste secret, sans nuire à sa future renommée , s'il réussit 
à un second examen. Le professeur, chez lequel l’examen doit 
avoir lieu, vient lui-même inviter le candidat. Ce fut pendant la 
soirée, chez le professeur James Gregory, auteur du classique Con- 
speclus tnedicinœ thcoreticœ, que je fis le mien. Cet aimable pro- 
fesseur eut meme la courtoisie de me demander si je préférais qu’il 
prononçât le latin à l'anglaise ou à l'écossaise , cette dernière pronon- 
ciation étant, disait-il, (ce qui est très-vrai) plus conforme à la 




17 


nôtre. Je lui en laissai le choix. J’eus le bonheur de satisfaire 
mes examinateurs. Cet examen fut suivi d’un souper fort gai, au- 
quel me convia le docteur Gregory avec MM. les professeurs. 

Ma thèse inaugurale imprimée fut De hydrocephalo acuto ('). Je 
fus surtout examiné sur les maladies des voies urinaires. Je ne pus 
leur dire (car je ne les connaissais pas moi-même encore), les 
éminentes vertus de Carlsbad dans la gravelle. 

Les trois années que je passai à Edimbourg (1791 — 1793 in- 
clusivement) furent les plus intéressantes de ma jeunesse. Cette 
ville est l’une des plus belles et des plus hospitalières de l’Europe. 
Nulle part on ne peut mieux réunir les études aux jouissances de 
la bonne société. Nulle part je n’ai trouvé plus de probité. Nulle 
part la vertu et les mœurs ne sont plus respectées , ni la ligne de 
démarcation entre les bons et les mauvais plus strictement tirée. 
Dans les Lowlands, comme dans les Highlands , j’eus plusieurs bons 
amis. 


Mon retour à Genève et mon arrivée à Vienne. 

Peu de temps après mon inauguration, je m’acheminai vers 
Genève, que je trouvai sous le régime du bonnet rouge , de l'arbre 
de la liberté , de la lanterne et autres sublimes conceptions, dont la 
France nous avait béatifiés. Je ne pus y tenir. Au bout de deux 
mois, je me rendis à Vienne , pour y mettre à profit, pendant une 
année, les grandes ressources de son université, de ses hôpitaux et 
autres institutions. J’y fis bientôt d’importantes connaissances dans 
le Corps Diplomatique et particulièrement avec la légation anglaise. 
Malgré ma jeunesse, on me montra bientôt la plus grande confiance. 
Au bout d’un an et demi j’épousai Mlle. Marie-Anne de Kurzbeck, 
après avoir été agrégé à la Faculté de médecine, et avoir subi les 
examens prescrits. Tout cela eut lieu an 1796. 

Le 9 janvier 1800, je perdis cette excellente femme par suite 
d’une inflammation de poumons, qui dégénéra en phthisie. Elle me 
laissa deux fils, qui vivent encore. Charles, après avoir été quelques 
sannées au service d’Autriche, puis à celtii de Don Pedro, empereur 


( 4 ) Je choisis ce sujet I e - parce que l’hydrocéphale était trés-fréquent à Ge- 
nève; 2 °- parce qu’il m’avait enlevé une soeur chérie. 


18 


du Brésil, 0) rentra dans notre armée ; mais sans avoir pu se re- 
mettre complètement des suites d’une balle, qui le blessa à la tôle 
sur le pont d’Arcy-sur-Aube, où il combattait à côté des Russes, 
qui, le croyant mort, voulurent le jeter dans la rivière; Charles, 
dis-je, est resté capitaine autrichien pensionné; ne s’est jamais marié 
et mène à Vienne une vie indépendante dans la meilleure société. 

Pierre, qui dans sa première jeunesse, suivit la colonie gene- 
voise, qui s’établit à Odessa pour y faire prospérer l’agriculture, les 
bêtes à laine de race pure espagnole, s’en est retiré. Il est père 
de famille, a trois filles et un fils, et vit à Vienne. 

En secondes noces j’épousai, au bout de deux ans, Mademoi- 
selle Thérèse Stôckl de Gerburg, d’une ancienne famille noble du 
Tirol. Sa mère Rosine était de la famille des barons et comtes de 
Colza. Au bout de quelques années, elle me fut enlevée par un 
typhus. Elle m’a laissé un fils et une fille. Edouard, ainsi baptisé 
par vénération pour l’immortel Edouard Jenner, mon ami et mon 
maître, servit quelques années dans la cavalerie autrichienne , et la 
quitta pour se marier. Il est père d’une famille nombreuse, à 
laquelle il consacre ses soins. 

Sa sœur Natalie est veuve d’un gentilhomme polonais, nommé 
Ziolecki, et chanoinesse honoraire de Sainte Anne de Bavière. Elle 
est déjà grand-mère, et moi par conséquent arrière-grand-père. 
Elle vit en Galicie. 

En troisièmes noces j’ai épousé Mademoiselle Alexandrine Breck, 
de famille belge. Son père était chef-d’escadron dans les dragons 
autrichiens de La Tour et décoré de la médaille d'or pour la vail - 


( 5 ) Mon fils Charles arriva à Rio de Janeiro avec une lettre de recomman- 
dation pour l’archiduchesse Léopoldine , impératrice du Brésil, dont l’avait 
muni S. E. Madame la comtesse de Lazanski, qui avait été en Autriche le 
grande-maitresse de cette princesse. Emue à la vue d’un jeune Autrichien 
malheureuse, comme on la disait être, par son union avec Don Pedro, Sa 
Majesté ne puL retenir ses larmes. Cette touchante audience passée, mon 
fils fut envoyé dans une autre garnison Brésilienne pour se former au nou- 
veau service dans lequel il^ allait entrer. De retour à Rio de Janeiro, au 
bout de cinq ou six semaines, son premier service fut funèbre, c’est-à-dire 
au pied du catafalque, daus lequel reposait la princesse, qui l’avait si bien 
accueill. Don Pedro ne garda que cinq ans la légion allemande dont mon 
fils faisait partie. Ils furent congédiés, sans pension, ni sans aucun dédom- 
magement de voyage. 


19 


lance. Elle prend le meilleur soin de mes vieux jours. De ce 
mariage nous avons une fille unique, Alexandrine, mariée en 1853 
au comte Joseph de Nieulant, de famille originairement Belge , offi- 
cier pensionné au service autrichien. Mon frère Pierre étant mort, 
il ne me reste à Genève d’autres parents de mon nom que ses deux 
filles. Mathilde n’est pas mariée; Adèle a épousé un gentilhomme 
du Pays de Vaud, Mr. Grand de Valençay , propriétaire de belles 
terres et de maisons. 


Vaccination. 

A peine eus-je lu dans la Bibliothèque Britannique de Genève, 
la découverte de Jenner, publiée en 1798, que je m’adressai à la 
Légation anglaise pour me faire venir son ouvrage et du vaccin. 

Le 10 mai 1799, j’en fis l'essai sur mes deux fils, Charles et 
Pierre, le premier, âgé de trois ans ; le second, d’un an et demi. 
Les pustules produites par le vaccin anglais sur les bras de mes 
enfants, étaient parfaitement semblables à celles qu’on voyait gra- 
vées et coloriées dans l’ouvrage de Jenner. Au bout de deux mois, 
en présence de plusieurs médecins , autrichiens et étrangers, mes 
enfants furent soumis à la contre-épreuve de l’inoculation de la pe- 
tite vérole, qui fut sans effet quelconque. 

La réussite de cetle première expérience fit beaucoup plus de 
sensation dans l’étranger que dans notre capitale, dont les méde- 
cins pendant long-temps m’observèrent, sans suivre mon exemple. 

Mes vaccinations allèrent leur train ; mais, pendant plus d’une 
année, je n’eus d’autres imitateurs que les docteurs de Portenschlag, 
père et fils. Je parlai de cetle apathie (qui ne pouvait s’expliquer 
que par d’ignobles motifs) à l’illustre Jean-Pierre Frank, alors direc- 
teur en chef du Grand-Hépital. Il proposa au Gouvernement d’y 
faire des essais publics de vaccination, puis des contre- épreuves. 
Je fus chargé de vacciner vingt enfants. Les contre -épreuves, 
c. a. d., l’inoculation de la petite vérole fut sur tous sans effet. 
Dès ce moment l’opinion publique se prononça dans toutes les classes 
en faveur de la vaccination. Je doute même que nulle autre part 

r 

elle ait été et soit encore plus sagement réglée que dans les Etats 
Autrichiens. 


20 


Lo défunt comte Hugues-François de Salm-Reifferscheid, phi- 
lanthrope aussi zélé qu’éclairé, se distingua éminemment par son 
exemple et son activité. 

ïl arrive un jour chez moi; me dit qu’il ne peut plus résister 
au désir de faire la connaissance personnelle de Jenner; me prie 
de lui donner quelques lignes pour lui, en me disant qu’il me lais- 
sera un jeune médecin, dont il me supplie de faire un bon vacci- 
nateur, auquel, à son retour d’Angleterre , il donnera beaucoup de 
besogne dans les terres de sa famille en Moravie. Tout cela eut 
lieu. Le comte écrivit même une brochure pour l’instruction des 
paysans : Was sind die Kuhpockcn ? (Qu’est-ce que la vaccine ?) 

J’eus des rapports suivis avec le duc de Richelieu, gouverneur 
d’Odessa, qui, dans une lettre autographe de quatre pages folio me 
rend compte de tout ce qu’il fit dans son vaste gouvernement. 

Le duc de Liancourt, célèbre philanthrope, devança de plus d’un 
an les médecins dans l’introduction de la vaccine en Fiance. Je 
correspondis avec lui, et lorsque son fils, le comte Alexandre de la 
Rochefoucaud, fut envoyé comme ambassadeur de France à Vienne, 
il me combla de politesses comme ami de son père. 

Les misérables personnages, qui essayèrent d'entraver ma pro- 
pagande, sont depuis long-temps sous terre. 11 serait dommage de 
ne pas amuser mes lecteurs de quelques historiettes, qui signalè- 
rent l’introduction du préservatif Jennérien. C’est la première fois 
que j’y donne de la publicité. Elles feront rire les uns ; elles in- 
digneront les autres. 

Un de mes grands adversaires fut un médecin du Gouverne- 
ment, qui comme tel aurait dû et pu le mieux favoriser cette bien- 
faisante méthode. Ayant appris que je venais de recevoir l’ouvrage 
de Jenner et du vaccin, le docteur Ferro m’offrit ses propres enfants 
pour les vacciner en même temps que les miens. Malgré le suc- 
cès complet de ces quatre vaccinations, il n’y eut pas de chicane 
imaginable qu’il ne fit naître; mais leur unique résultat fut de l’ex- 
clure dans l’opinion publique de toute prétention au mérite de l’intro- 
duction de ce bienfait. Il ne supportait pas l’idée de voir un jeune 
médecin, sans fonction publique, à la tête de cette grande innovation, 
dont l’honneur me fut entièrement laissé, tandis qu’il aurait pu et dû y 
jouer le premier rôle. Il ne voulut jamais soumettre ses enfants à la 
conlre-épreuve, afin de pouvoir dire que le résultat de leur vacci- 


21 


nation était tout au moins douteux. En un mot, la vaccination fut 
mise de niveau avec l’inoculation et défendue dans les murs de la 
ville, comme également, contagieuse. 

Un grand nombre de médecins et de chirurgiens avaient dans 
les villages voisins de Vienne des maisons avec jardins, où ils in- 
oculaient les enfants, qu’ils prenaient en pension avec leur mère ou 
leur bonne, jusqu’à convalescence. C’était donc un revenu certain 
et annuel, que l’innocente vaccine faisait tarir et à jamais. Cela 
ine suscita de nombreux ennemis , dont les malédictions n’abouti- 
rent à rien, et qui se convainquirent bientôt de leur inutilité. 

Pendant le peu de mois que dura la défense de vacciner en 

f 

ville, un ministre d’Etat, le comte de Saurau, me rencontre dans les 
rues et me prie de vacciner l’enfant de son maître d’hôtel, et ajoute 
en plaisantant: „Nous verrons ce qu’en dira votre bon ami , le 

docteur et conseiller Ferro.“ — 

„M. le comte, je puis vous assurer que je n’en ai pas plus 
peur que de l’enfant que V. E. me prie de vacciner, et auprès du- 
quel je serai demain matin.“ La vaccination eut lieu, sans entendre 
parler de mon bon ami. J’ai déjà dit que la publication de mes 
premières Observations et les essais faits à l’Hôpital— g-énéral, mirent 
tout en règle. Les certificats de vaccination devinrent nécessaires 
pour entrer dans les écoles et autres institutions, comme les ex- 
traits baptistaires. Aussi rien n’est-il plus rare que de voir dans nos 
pays des visages gravés de petite vérole. 

Après que tout fut réglé, un médecin cTenfants, très-achalandé 
et salarié comme tel par le Gouvernement, se trouvait être mon 
proche voisin (dans la Wolheil J. Préférant sagement les en- 
fants, dont les parents pouvaient lui payer la vaccination, il daignait 
m’adresser tous les pauvres, quoiqu’il fût du devoir de sa place de 
les vacciner gratis. Nullement dans le but de diminuer ma peine ; 
mais afin de lui faire clairement comprendre ce que je pensais de 
sa conduite, j’exigeai d’une demi-douzaine de ces pauvres diables, 
qu’ils certifiassent par écrit, que le docteur Gôlis les avait réellement 
envoyés chez moi, et que je les avais vaccinés gratis. Muni de ce 
i certificat, je fis savoir à mon voisin et collègue, que j’étais sur le 
I point de porter plainte contre lui et de soumettre la question au 
Président de la Faculté. 


22 


Je lui conseillai de préparer sa justification, s’il en savait une. 
Notre président, le défunt baron de StifTt, fit appeler le médeein 
d’enfants devant la Faculté assemblée pour d’autres affaires ; et comme 
il prenait une chaise pour siéger à la longue table au tapis vert, 
M. le président lui dit impérativement qu’il ne l’avait point appelé 
pour prendre part aux délibérations de la Faculté, mais pour en- 
tendre debout la juste leçon que méritaient l’oubli des devoirs de 
sa charge et sa conduite envers son honorable collègue, le docteur 
de Carro. — Elle fut verte cette réprimande; il l’entendit debout, et 
quitta seul la salle, avant l’ouverture de la séance, honteux comme 
un renard qu’une poule aurait pris. 

Pendant l’époque de ma correspondance avec l’Orient, je reçus 
un jour une lettre de Constantinople, écrite par un médecin italien, 
qui m’annonçait que la vaccine ne préservait pas seulement de la 
petite vérole, mais de la peste, ainsi que le prouvaient de bonnes 
expériences. Quelques jours après la réception de cette lettre j’en 
reçus une autre d’un médecin de Rastatt, qui m’était absolument in- 
connu; mais qu’un voyageur anglais avait chargé de me consulter 
par écrit sur ses maux. Je répondis à cette consultation; et en 
Postscriptum j’envoyai au médecin de Rastatt, comme curiosité mé- 
dicale , une copie de la lettre de Constantinople, en l’autorisant, 
si cela lui faisait plaisir, à en faire l’usage qu’il voudrait. Cela l'in- 
téressa tellement qu’il la fit insérer tout au long dans le Journal de 
Francfort , comme m’étant adressée: Huit jours après nous lisons à 
Y Errata du même Journal : No. . . . Au lieu de de Carro lisez 
Careno : ce qui équivalait à déclarer au monde entier que M. le 
docteur Careno voulait qu’on crût que la nouvelle du nouveau pré- 
servatif de la peste (que l’expérience n’a , du reste, pas confirmée) 
lui avait été communiquée et non à moi. 

Careno était un médecin milanais, que je trouvai établi à Vienne, 
lorsque j’y arrivai. Il mit un extrême empressement à se lier avec 
moi, me combla d’attentions et de prévenances, qui, au lieu de inc 
captiver, me parurent fort suspectes. En un mot, je ne vis en lui 
qu’un intrigant. 

Lorsque parut l’ouvrage de Jenner, Careno le traduisit en latin. 
Dans la troisième partie Continuation of facts and experiments on 
the variolœ vacctnœ , Jenner dit, p. 5, que le docteur de Carro de 
Vienne et le docteur Ballhorn de Hannovre ont été les premiers 


23 


à suivre son exemple en Europe . Careno, dans sa traduction, au 
lieu de nous nommer, dit que des Médiat Viennenses et Hanoverani 
ont été ses premiers disciples; de manière qu’en lisant la version 
latine on peut tout aussi bien croire qu’à Vienne ce fut le docteur 
Careno, et non le docteur de Carro, qui introduisit la vaccination. 
J’en écrivis quelques mots à l’éditeur du Journal de Francfort, qui 
y furent insérés. Malgré un tel caractère, qui indiquait autant de 
mal-adresse que de fourberie littéraire, Careno n’en était pas moins 
membre de plusieurs sociétés savantes. 

Peu de jours après l’anecdote de Y Errata, je rencontre Careno 
sur le Graben ; il me salue avec sa tartufferie ordinaire. Je l’aborde 
et lui dis assez haut pour être entendu des passans: „Gredin que 

vous êtes, si je ne craignais pas de salir ma main, je vous flanquerais 
un vigoureux soufflet; mais comptez-y, si jamais vous vous permettez 
de me saluer. Je vous méprise du fond de mon cœur.“ La scène, 
s’étant passée sur le Graben, fut connue de la Cour et de la ville 
et causa grande hilarité. 

Les faits que je viens de raconter ne sont point indignes de 
ces brebis galeuses dont malheureusement plus d’une Faculté est in- 
fectée; mais le fait suivant prouve que la malveillance d’un seul 
homme, même inférieur en rang et en pouvoir, peut dans certains 
cas spéciaux déjouer les nobles intentions des personnes les plus 
haut placées. 

En se proclamant empereur d’Autriche, et en abdiquant la 
couronne de l’Empire Germanique, François II , qui par celte rai- 
son devint François I, institua Y Ordre de Léopold. Les ministres 
furent requis de présenter une liste des personnes qu’ils croyaient 
les plus dignes de la nouvelle décoration. Trois grands personna- 
ges, le prince de Mellérnich, le prince de Trautmansdorff, grand- 
maître de la Cour, et le comte O’Donnell , ministre des Finances, 
m’inscrivirent chacun dans sa liste , sans que j’eusse directement 
ou indirectement fait la moindre démarche pour fixer sur moi leur 
attention. Le Prince de Metternich me fit savoir par un des em- 
ployés de sa chancellerie, le chevalier de Bretfeld, que j’étais sur sa 
liste. Le prince de Trautmansdorff, m’ayant rencontré à un bal, me 
lira à l’écart, pour me dire que j’étais sur sa liste, et me félicita 
delà décoration, comme si elle pendait déjà à ma boutonnière, et 
le comte O’Donnell, que je ne connaissais pas même de vue, en- 


24 


voya chez moi son frère, le comte Jean , qui était de mes amis, 
pour m’annoncer la meme nouvelle. J’éprouvai une vraie satisfaction 
de ces preuves d’estime personnelle, que me donnait ce Grand Trio. 
Néanmoins la nomination a lieu, et j’en suis exclu. On expliqua 
ainsi cet étrange avortement. 

Le Président de la Faculté médicale de Vienne, qui était en 
même temps le premier-médecin de l’empereur François, passait gé- 
néralement pour avoir auprès du souverain un pouvoir immense 
dans les affaires médicales. Jamais je n’avais eu avec lui le moin- 
dre démêlé, ni relation personnelle quelconque. Mais à ses yeux 
je n’en avais probablement pas moins le double démérite, d’être né 
etranger et de ne pas ramper devant lui. Il protégeait surtout les 
médiocrités médicales; mais jamais ceux qui fixaient d’une manière 
avantageuse l’attention du public. En un mot, c’était un despote. 

Quoiqu’en état de prouver ce que le grand triumvirat avait 
voulu faire en ma faveur, je ne portai aucune plainte de ce qui 
venait de se passer, sachant fort bien que les Ordres Impériaux de 
chevalerie ne sont point une récompense obligatoire, et qu’ils ne 
s’accordent que par la volonté du souverain. D’ailleurs, j’ai tou- 
jours trouvé plus honorable d’entendre demander pourquoi tel homme 
de mérite était oublié, que d’entendre demander à quels titres un 
homme sans mérites connus a été décoré. Dans les diverses bran- 
ches du service public, ecclésiastique, civil et militaire; dans les arts 
et les sciences, les prétendants à une décoration ne peuvent qu’être 
plus ou moins nombreux, et avec les mêmes droits; mais ce n'était 
nullement mon cas, ayant toujours tâché de servir l'Etat sans être 
au service de l'Etat. D’ailleurs, jamais personne ne m’a contesté 
d’avoir été, hors de la Grande-Bretagne, le premier apôtre de Jenner. 

Lorsque l’empereur Ferdinand et son auguste épouse Marie- 
Anne, princesse de Savoie, visitèrent Carlsbad en 1836, j’eus l’hon- 
neur de leur être présenté et pendant la visite que Leurs Majestés 
firent à chacune de nos Najades je fus prié par S. E. Mr. le grand- 
bourgrave, comte de Cholck, de me tenir constamment auprès de l’im- 
pératrice, qui ne comprenait pas l’Allemand, afin de Lui expliquer 
ce qu’Elle désirerait savoir. Elle s’était un peu préparée à celte 
visite par la lecture de mes six premiers Almanachs , que Mr. le 
comte Chotek lui avait envoyés dans cette intention. Elle daigna 


25 

même me dire Irès- gracieusement qu’Elle les avait ,,tous lus, et * 
même quelques chapitres deux fois.“ 

Quelque temps après le retour de Leurs Majestés à Vienne, 
je reçus une fort belle bague en diamants, ornée du chiffre de l’em- 
pereur. 

A son avènement au trône, notre jeune et preux François-Jo- 
seph I institua l'Ordre qui porte son nom, et me conféra la Croix 
d'or Impériale Autrichienne arec Couronne pour le Mérite Civil sur 
la proposition des Chefs du gouvernement de la Bohème. La céré- 
monie de la décoration fut le noble pendant de mon Jubilé de cin- 
quante ans de doctorat , célébré le 24 juin 1843, par la magistra- 
ture, par mes collègues, le clergé de la Paroisse , nos habitants, par 
des médecins et autres illustres étrangers, ainsi que par les Anglais? 
présents à Carlsbad, qui, sous les auspices de leur ambassadeur à 
la cour de Vienne, le défunt sir Robert Gordon, présentèrent à ma- 
dame de Carro une très-belle boite à thé de cristal d’un précieux 
contenu. 

Si jamais on me croit digne d’une épitaphe, je n’en désire pas 
d’autre que les propres paroles de la docte Faculté médicale de 
Prague dans le classique diplôme de félicitations qu’elle m’adressa 
à l’occasion de mon Jubilé: 

Perillustri atque celeberrimo Domino Joanni Equiti de Carro , 
medicinœ doclori , celeb. Facult. med. Edimburgensis Vindobonensis 
atque Pragensis socio , Jenner. Londin., Cœsar. Reg . Vindob. at- 
que plur. societ. membro ; riro scientiâ, scriptis æque ac factis 
Claris simo, immortalis Jenneri amico et proto-apostolo , cujus de 
vaccinalione mérita vastus resonat or bis, medicorum Nestori, ju- 
cenili solertia insigni , quem salutare sibi gratulatur Facilitas 
medic/à die XXIV J uni MDCCCXLIII festo laureo semi - seculari 
omnia bona, fausta , felicia , fortunataque precans summœ venera- 
tionis tesseram roret Facultas medica unirersitatis Cœsar. Ca- 
rol. Ferdinandeœ Pragensis. 

Ig'nat. Eques de Hîadherny, 

director et Præses Facult. med 

(L. S.) Med. Dr. Xjeopoldus Eques de fîrünenald, 

h. t. decanus Facultalis. 

Med. -Dr. Lcopoldus Schiriucr , 

Fac. med. notar. supplens. 


26 


Traduction de mon diplôme allemand de bourgeoisie honoraire de la Villa 

de Carlsbad. 

(Mon nom et titres.) 

Carlsbad est redevable à votre infatigable activité de l’exterir- 
sion de son grand renom dans les pays les plus lointains; de l’heu- 
reux accroissement de ses visiteurs et de son trésor littéraire; de 
l’excellente organisation de ses bains à vapeur; des recherches les 
plus intéressantes sur divers points de notre histoire des temps passés. 
En témoignage de vos nombreux mérites, et pour célébrer digne- 
ment votre Jubilé de doctorat semi-séculaire , les Magistrats sous- 
signés s’acquittent de l’agréable devoir de vous présenter le diplôme 
de citoyen d’honneur de notre ville, en vous assurant que votre nom 
tiendra à jamais dans les Annales de Carlsbad une place éminente 
et rappellera toujours les importants services que vous nous avez 
rendus. 

Magistrature de la Ville Royale privilégiée de Carlsbad, le 24 juin 1843. 

Joseph - Jean Lenhart. 

bourgmestre. 

(L. S.) Frédéric-Auguste 'Fscliepper, 

conseiller à la magistrature. 

Aenceslas II ru ra , 

conseiller à la magistrature. 

Vincent Weczeriick, 

conseiller à la magistrature. 

M. le docteur Mannl, de Carlsbad, distingué par divers écrits, 
ainsi que par son zèle et son activité pour le progrès de nos In- 
stitutions, a décrit dans une brochure séparée ma fête jubilaire, c’est- 
à-dire, les sérénades, les marches aux flambeaux, les harangues, le 
présent d’une cassette de cuillères, fourchettes et couteaux et d’un bo- 
cal d’argent avec d'honorables inscriptions et les noms de mes collé— 
ques qui m’en firent hommage; un somptueux banquet, donné au 
Posthof , outre le parchemin de la Faculté médicale de Prague; en 
un mol, tout ce qu’une petite ville reconnaissante pouvait faire en ; 
l’honneur d’un médecin, qui n’eut jamais, depuis son arrivée sur la ! 
croûte du Sprudel , autre chose plus chaleureusement à cœur que 
l’avancement des institutions thermales et l’avantage des valétudi- 
naires, qui des cinq parties du inonde viennent y chercher la guéri- 
son ou le soulagement de leurs maux. 


27 


La manière dont je fus décoré de la Croix d'or Impériale 
Autrichienne arec Couronne , fut solennelle. Mes confrères vinrent 
ime féliciter, et le docteur Forster m’adressa, au nom de tous, un 
(discours plein de la plus touchante cordialité. Tous m’acompagnè- 
rent au son de plusieurs trompettes postées sur la Tour, pendant 
inotre marche vers l’endroit de l’installation, qui eut lieu dans la 
maison du Mühlbad, sous le portrait de Sa Majesté l’Empereur, en- 
touré de guirlandes. Un Commissaire impérial, Mr. Strigi, me dé- 
cora et prononça le plus honorable des discours. Un grand banquet 
i fut donné par notre digne bourgmestre, M. J.-P. Knoll, dans la mai- 
son de Y Etoile cTOr , sur le Marché , pendant lequel une musique 
i militaire de soixante et dix instruments se fit entendre. 

Vaccination Orientale. 

Je n’eus de ma vie de plus intéressante occupation que celle 
de faire parvenir dans l’Orient le bienfait de la vaccination. Nous 
avons vu que pour l’introduire dans l’Occident, j’eus plus d’une 
difficulté à surmonter, suscitées par l’intrigue, l’intèret personnel, la 
méchancté, et surtout par une rare bêtise. La vaccination orientale, 
commencée sous les plus heureux auspices, ne me donna au con- 
traire, d’autre peine que celle d’une immense, mais toujours agréa- 
ble correspondance. Un dîner en fut, pour ainsi dire, le berceau. 

Pendant l’été de 1800, je me trouvai à dîner chez Lord Minto, 
ministre d’Angleterre à la Cour Impériale, et dont j’étais le médecin. 
J’y fus présenté à Mr. et Madame Nisbet, qui passaient par Vienne, 
pour aller voir leur fdle Lady Elgin, ambassadrice à Constantinople. 

I Le but de leur voyage était d’assister aux premières couches de leur 
fille. La conversation tourna sur la vaccination, à laquelle j’avais 
déjà donné en Autriche quelque consistance. Quoique directement 
venus de Londres, ils n’en avaient aucune notion exacte, ne sachant 
pas même encore si l’on devait y croire ou n’y pas croire. Ce que je 
leur on dis les intéressa au plus haut degré. J’eus encore l'occa- 
sion d’en parler à Mr. Nisbet, auprès duquel je fus appelé pour 
une indisposition. Us partirent donc pour Constantinople , bien dé- 
terminés à employer toute leur éloquence pour engager la comtesse 
d Elgin à faire vacciner l’enfant qu'elle allait mettre au inonde. Ces 
bons parents n’éprouvèrent aucune opposition. Le comte d’Elgin 
s’adressa directement à moi pour du vaccin et des instructions. 


/ 


28 


L’enfant fut vacciné; mais la pustule ne parut qu’au second essai, i 
La première lettre du comte d’Elgin était du 25 octobre 1800. 

Cette vaccination eut le plus grand retentissement. De toute | 
part on s’adressa à moi. Le premier vaccin, envoyé directement, i 
fut adressé à Bagdad au Résident Britannique, Mr. Harford Jones, j 
Il arriva fluide, grâces aux précautions extrêmes que je pris pour 
le mettre à l’abri de toute influence atmosphérique. Le succès fut 
complet, — Un des enfants vaccinés à Bagdad fut envoyé peu après j 
l’insertion à Bassora; la même chose eut lieu de Bassora à Boni- I 
bay; de là à Calcutta, Madras, Goa, Sumatra, l’île de Ceylan, etc. etc.; 
en un mot, l’Inde Britannique fut vaccinée, sans la moindre oppo- 
sition. V. Mon Histoire de la Vaccination en Turquie , en Grèce 
et aux Indes Orientales. Vienne, 1804. 

L’introduction de ce préservatif en Asie offre entre autres une 
circonstance singulière. 

L’Orient fut le berceau de la petite vérole, ainsi que de l’ino- 
culation. Si l’Occident peut lui reprocher le mal; l’Orient doit lui 
rendre grâces du remède, c’est-à-dire qu’un ambassadeur d’Angle- i 
terre joue dans l’histoire de la vaccination en Turquie le même rôle i 
qu’une ambassadrice de la même nation (Lady Worlley Montagne) i 
avait joué dans celle de l’inoculation en Europe , à son retour de 
Constantinople, d’où elle l’avait apportée. 

Le vaccin envoyé à Lord Elgin parvint aussi en Grèce, où de i 
mon côté j’avais été requis d’en envoyer au docteur La Font, mé- 
decin français, établi à Salonique , qui mit à celte salutaire innova- j » 
tion autant de zèle que d’intelligence. 

Lorsqu’en 1852, le roi de Grèce Othon I vint à Carlsbad pour 
sa santé, il fut bien agréablement surpris d’apprendre, que j’avais i 
introduit la vaccine dans son présent royaume, treize ans avant sa 
naissance, trente-un ans avant son avénément au trône des Hellènes 
et cinquante ans avant son arrivée à Carlsbad. 

Sa Majesté serait revenue si Mars et Bellone ne l’eussent pas 
retenue dans la ville de Minerve. 

Mon Appel à MM. les médecins vétérinaires , ainsi qu'aux pro- \ 
priétaires de chevaux et de vaches de tous pays , que je fais effec- 
tivement circuler dans le monde entier, nous prouve suffisamment 
qu’Othon I, au milieu des plus pénibles affaires , sait trouver du i 
temps pour tout. Voici cet Appel. 


29 


„Lorsqu’en 1799 j’introduisis la vaccination sur le continent de 
l’Europe, en commençant à Vienne par mes propres enfants, et 
Jorsqu’en 1800 je la fis parvenir en Turquie, en Grèce et aux Indes 
Orientales, je priai chacun de mes correspondants de vérifier, dans 
sa résidence respective , si les vaches étaient parfois atteintes du 
coicpox et les chevaux de la maladie de leurs talons, nommée en 
français le javart ou les eaux aux jambes ; en anglais tlie grease 
ou greasy heels ; en italien il giardoni , et en allemand die Mauke , 
dont Jenner, à juste titre, nous avait assuré que l’on peut également 
itirer le préservatif de la petite vérole , et qu’il produit sur le corps 
humain, quand on l’y insère fluide, des pustules impossibles à distin- 
guer de celles de la vaccine. 

Le docteur La Font, médecin français, établi à Salonique, y 
fut en 1802 non-seulement un zélé et intelligent propagateur da la 
vaccine ; mais il trouva et inocula avec succès à des enfants le fluide 
qu'il avait tiré du paturon d’un cheval. La même expérience avait 
réussi au docteur Loy en Angleterre , au docteur Louis Sacco en 
Lombardie, et à quelques autres. Tout cela est décrit dans mon 
Histoire de la vaccination en Turquie, en Grèce et aux Indes Ori- 
entales. Vienne 1804, p. 50 et suiv. 

Lorsqu’en 1852 le roi de Grèce Othon I honora Carlsbad de 
son auguste présence, je n’eus aucune difficulté à faire comprendre 

I à M. le docteur Bouros, le savant médecin , qui accompagnait ce 
souverain, la convenance de répéter les recherches qui avaient si 
bien réussi à Salonique un démi-siècle auparavant au docteur La 
Font. Sa Majesté Hellénique adopta gracieusement tout ce que 
j’avais suggéré au docteur Bouros. C’est ce qu’atteste une lettre 
d’Athènes îS / 3 o décembre 1853, que j’ai reçue de Mr. Wendland, 
secrétaire privé de Sa Majesté, qui me mande ce qui suit: 

„Le roi, mon auguste maître, désire que je vous fasse savoir, 
quant au renouvellement du vaccin , que le Comité Médical a déjà 
pris les mesures nécessaires et que S. M. a enjoint audit Comité de 
ne perdre aucune occasion de faire les recherches que vous avez 
suggérées. 44 

La parenté, depuis si long-temps prouvée , qui existe entre 
l’éruption du pis des vaches , celle que produit le fluide du javart 
trouvé parfois au talon des chevaux, et l’éruption variolique , dont 
ces deux fluides sont le préservatif, donneront à de nouvelles re- 


30 


cherches une haute importance, et l’on ne peut que désirer de voir 
les gouvernements et les médecins éclairés suivre le bel exemple 
que donnent le roi de Grèce et ses médecins. Il nous reste encore 
beaucoup à apprendre sur le cours de ces deux éruptions, sur l'in- 
fluence de l’âge de l’animal, de la saison, du climat, de la localité, 
de la nourriture, etc. 

Je recueillerai et ferai connaître volontiers le résultat des re- 
cherches qu’on voudra bien me communiquer par des lettres affran- 
chies. 

CARLSBAD, 19 février 1854. 

Le chevalier Jean de Carro , M. D. etc. 

Le nombre des rapports qui me sont parvenus , en réponse à 
cet Appel est encore trop petit pour en parler. Je ne désire que 
de connaître le résultat des inoculations, ou plutôt des êquinations 
faites sur le pis de quelques vaches , et sur le bras de quelques 
enfants ; ainsi que de recevoir des observations exactes sur les cir- 
constances de terrain, de saison, d’âge, de nourriture, qui peuvent 
influer sur cette maladie du talon du cheval. Il y a quelque chose 
de bien grand dans cette disposition de la Providence, qui imprégné 
le corps de deux quadrupèdes inséparables de l’homme, du préser- 
vatif d’un des plus grands fléaux de l’humanité. Et malgré toute 
l’importance et l'intérêt de ces recherches, si faciles quand l’occa- 
sion s’en présente, on ne saurait assez s’étonner de l’indifférentisme 
qu’on y a mis. Il serait temps d’en faire un corps de doctrine. 

Croirait-on, par exemple, qu’aucun Conversations Lexicon n’a 
jusqu’à présent donné un seul article sur le Ma-uke (javart)? 

Mon Almanach de 1833 contient un excellent article sur ce 
sujet par le défunt docteur Kahlert, qui en 1818 trouva le javart en 
Bohème, en inocula des vaches, et de ces vaches des enfants avec 
succès. 

Le docteur Auban, Français établi à Constantinople, qui fut un 
de mes plus assidus correspondants et des plus zélés vaccinateurs, 
me mandait, le 26 octobre 1802, que le docteur Roini, médecin du 
Grand-Seigneur, avait fait imprimer un extrait, traduit en turc, de la 
première édition de mes Observations et expériences sur la Vacci- 
nation, et qu’en le présentant à Sa Hautesse, très- maltraitée de la 
petite vérole, elle avait exprimé tous ses regrets de ce qu'une dé- 


31 


couverte qui lui aurait épargné beaucoup de douleur, n'ait pas été 
connue dans sa jeunesse. Elle ajouta qu Elle désirait voir cette nou- 
veauté adoptée dans son empire. Néanmoins si la vaccination trouva 
de nombreux partisans parmi les nations étrangères, qui habitent la 
Turquie, on peut bien croire qu’un peuple aussi opposé à tout pro- 
grès, ne s’est point évertué à adopter une méthode imaginée par un 
chien de chrétien. 

On s’adressait si souvent et de tant d’endroits différents à lord 
Elgin, pour avoir du vaccin, qu’il écrivait à Sir Arthur Paget, mi- 
nistre d’Angleterre à la Cour de Vienne, de m’engager à lui en- 
voyer du vaccin par tous les courriers et autres occasions , qui se 
présenteraient pour Constantinople. J’en envoyai souvent. 

Il est évident que, malgré toutes mes instructions, les méde- 
cins de Constantinople et autres villes étaient négligents dans la 
manière de recueillir le vaccin, qui n’est pourtant pas difficile, bien 
que la vaccination de bras à bras soit toujours plus aisée et tou- 
jours préférable là où elle est possible. 

Dès le moment où Jenner vit sa découverte se propager 
hors de la Grande-Bretagne, tous ses soins se portèrent à faire 
parvenir son antidote à l’Inde Britannique; mais, quoique chaque 
vaisseau anglais , faisant voile pour ces pays d’outremer fût pourvu 
de vaccin, il éciioua dans toutes ses tentatives. Il lui semblait même 
qu’un vrai fatalisme s’opposait à l’accomplissement du plus ardent de 
ses vœux. Il offrit mille guinées à celui qui réussirait. Je les au- 
rais réclamées, si l’offre eût été faite par un gouvernement ou par 
un Crésus, mais je ne songeai pas même à m’en prévaloir au- 
près de mon maître et ami. Lorsque Jenner apprit que j’avais réussi 
à faire par voie de terre ce qu’il avait été incapable d’effectuer par 
voie de mer, son bonheur fut ineffable. 

Voici comme commence sa lettre, datée de Londres du 30 mars 
1803: „Quelque plaisir que m’ait procuré la lecture de toutes vos 
lettres précédentes, je ne me rappelle pas, depuis le commencement 
de notre correspondance, d’en avoir éprouvé un semblable à celui 
que m’a fait votre dernière. Je ne saurais vous exprimer le cha- 
grin que j’ai ressenti, en voyant manquer toutes mes tentatives pour 
introduire la vaccination aux Indes-Orientales. Jugez donc du plai- 
sir que vous m’avez fait , en m’apprenant que mes souhaits sont 
accomplis/ 4 


32 


J’ai dit que l’Asie a plus vivement senti le bienfait de la vac- 
cine que l’Europe. Qu’on en juge, entre autres, par ce que m’écri- 
vait, le 23 mars 1803, Mr. Harford Jones, résident britannique à 
Bagdad. 

,,I1 est bien satisfaisant pour nous de penser que nous avons 
pu propager le vaccin dans toute l’Inde, grâces à vous et au lord 
Elgin, ainsi que de prouver par beaucoup de contre-épreuves, que 
notre vaccin est de la meilleure qualité, et qu’il nous servira à sau- 
ver la vie d’un million d’enfants encore à naître. Et si la puissance, 
que nous avons acquise dans l’Inde, a été cause de bien des maux 
pour ses habitants, ce seul acte important de notre bonté envers 
eux doit être considéré comme une pleine compensation. “ — 

Cet aveu d’un fonctionnaire public, qu’on doit croire versé : 
dans l’histoire d’un pays dont il remplit un des premiers emplois 
me paraît le plus bel éloge qu’on ait encore fait de la vaccination. | 

N’est-il pas en effet bien intéressant de voir les Indous , les 
plus anciens savants du monde, chez qui les Pythagores et d’autres ' 
sages de la Grèce allaient voyager, pour y puiser les connaissan- 
ces qu’ils nous ont transmises; n’est-il pas intéressant, dis-je, de voir i 
que ces peuples se soient empressés de profiter avec tant de zélé : 
d’une découverte due à ces insulaires mêmes, qui sont devenus i 
leurs maîtres et se sont établis parmi eux? 

Quelle n’eût pas été la béatitude de Jenner, s’il eût vécu quatre 
ans de plus, pour apprendre que le docteur Auban, qui à Constan- i 
tinople avait si bien propagé la vaccine parmi les Francs, les Grecs, 
les Arméniens, les Juifs, etc, sans toutefois trouver accès auprès des I 
Musulmans, guidés parleur aveugle croyance à la prédestination ; que; 
ce médecin, dis-je, avait enfin, en 1827, vu les portes du Harem 
s’ouvrir devant lui et sa lancette, d’après l’ordre reçu du Grand-Seig- 
neur, de vacciner trois Sultans et Sultanes (enfants nés sur les mar- 
ches du trône impérial) ainsi que trois jeunes dames du Harem. i 
C’était, à la vérité, peu après la grande Révolution qui avait aboli: 
les Janissaires et mis les troupes Ottomanes sur le pied européen, 
etc. Auparavant, un chrétien n’osait pas même toucher un princei 
impérial. Dans ce cas-ci la lancette du docteur Auban piqua ces 
Sultans et ces Sultanes, comme elle aurait piqué des chrétiens et 
des chrétiennes. 


33 


Après avoir été plus do vingt - ans sans mo donner signo do 
yie, le docteur Auban crut devoir rompre le silence et me mander 
j Carlsbad , en date du 25 août 1827, un événement si remar- 
quable dans l’histoire de l’Islamisme. 

Je me rappelle le prodigieux étonnement que ce changement 
! d'idées chez les Turcs produisit sur quelques penseurs allemands et 
((autres, qui se trouvaient à Carlsbad, notamment sur l’illustre Schelling, 
quand cette nouvelle m’arriva. 

Je termine cet abrégé de la vaccination orientale, en disant 
es témoignages de reconnaissance qu’elle m’a valu. 

Lorsque Sir Arthur Paget, qui avec tant de bonne volonté s’était 
chargé d’éxpédier à Bagdad et ailleurs mon vaccin, mes lettres et 
imprimés, eut appris le succès que cette première goutelette avait 
| eu à Bagdad, il en écrivit à Londres, où un Comité de la Cour des 
! Directeurs de la Compagnie des Indes me vota Deux-cents guinées 
pour F achat d'une pièce de vaisselle. 

Cette manière de voter une somme quelconque (si du moins 
il ne s'agit pas d’un prix d’affection), en indiquant l’usage auquel 
I elle est destinée, tout en vous laissant maître d’en faire ce que bon 
j vous semble; cette manière de récompenser me paraît d’une grande 
| sagesse. Les bagues, les tabatières, les bocaux, au contraire, offrent 
à l’orfèvre ou au jouailler le double gain de la vente et du rachat. 

Le docteur Milne, qui pratiquait à Bushire, sur le Golfe Per- 
sique, auquel j’avais envoyé du vaccin et des instructions , et qui 
s’était éminemment distingué dans le pays, apprit d’un voyageur ve- 
nant directement de Vienne, que j’étais sur le point d’épouser en 
secondes noces une jeune et jolie personne de bonne maison. Il 
m’écrivit tout exprès , pour me demander la permission d’envoyer à 
j ma future un beau shavvl de Cachemire; en observant que Bushire 
| n’étant point l’endroit pour une pareille emplette, il attendrait son 
! arrivée à Bombay, où il allait être transféré, vu que c’était la meil- 
leure place pour faire un bon choix. Arrivé à son nouveau poste, 
le docteur Milne achète une paire de shawls, absolument sembla- 
bles. Il se rend avec ces jumeaux chez le gouverneur de Bombay, 
1 Honorable Jonathan Duncan, et le prie de vouloir bien les expédier 
à Vienne par le premier Over-Land Messenger , qui partirait pour 
l’Angleterre, et qui sont assez fréquents. 


3 


34 


i 


Au grand étonnement du docteur Milne, Son Excellence wy 
consent pas. 

„Mais, Monsieur le Gouverneur, oserais-je vous demander pour- 
quoi vous refusez d’expédier ce paquet à un homme auquel l’Inde 
a de si grandes obligations ?“ — „C’est que vous me donnez une idée 
que j’aurais dû avoir moi-même depuis long-temps. Permettez-moi 
donc, docteur, de prendre sur moi ce présent; je vous en rembour- 
serai le coût; j’y ajouterai même trois pièces de mousseline. 44 Ainsi 
dit, ainsi fait. Le gouverneur, siégeant en conseil au Château de 
Bombay, considérant les services rendus à l’Inde Britannique par M. 
le docteur de Carro , etc., se fait un honneur de présenter à Ma- 
dame son épouse l’offrande de deux shawls et de trois pièces de 
mousseline, etc. Tout fut expédié à Sir Arthur Paget pour m’être > 
remis. Ces shawls excitèrent parmi les dames de Vienne la plus j 
grande curiosité, surtout quand elles apprirent ou virent de leurs j j 
yeux qu’au lieu de dix palmes, ils en avaient douze. En 1851 j’en| 
ai revu un en assez bon état, porté par ma fdle aînée. 

En 1851, l’Inde me fit présent de L. St. 150, et en 1854, de i 
L. St. 100. 


Sa Majesté Hellénique, comme nous l’avons déjà dit, en con- 
sidération de ce que j’avais fait pour la Grèce au comence- 
ment de ce siècle, daigna me conférer l’Ordre du Sauveur. L'Appel 
aux médecins vétérinaires etc. prouve assez que ce souverain et 
les hommes distingués qui l’entourent, daignent entretenir avec moi 
quelques relations scientifiques et littéraires. 

Après la Turquie et la Grèce, j’eus avec les Hospodars de 
Moldavie et de Valachie, Alexandre Mourousi et Constantin Ypsilanti 
d’intéressantes relations pour l’introduction de la vaccine dans leurs 
principautés. Ils furent très-aimables et très-ro'connaissants. Hélas! 
au moment où je rappelle ces faits (avril 1854), leurs successeurs 
ne sont occupés que d’affaires calamiteuses, dont il est impossible 
de prédire les résultats. 


Mes relations avec Mgr. l’archiduc Charles. 

Après cette longue excursion en Orient, sous la bienfaisant^ 
bannière d’Edouard Jenner, qui eut lieu sans sortir de Vienne, je 
dirai que durant la glorieuse époque de l’archiduc Charles, ce prince 
me fit demander un plan de vaccination, applicable aux écoles mili- 


35 


taires, et particulièrement aux Régiments de frontières. Mon plan, 
fune extrême simplicité, fut soumis au Conseil Aulique de la Guerre; 
approuvé à tous égards, et Son Altesse Impériale daigna m’inviter 
\ une audience, pour m'en remercier en son propre nom et au nom 
de l’armée qu’Elle avait l’honneur de commander. 

Le 10 mai 1803, le même Conseil Aulique de la Guerre ordonna 
|ue la traduction allemande de mes Observations et Expériences sur 
a vaccination fut distribuée aux chirurgiens de l'Armée pour leur 
ervir de guide. Le décrêt disait que c'était le meilleur ouvrage 
i mi eût jusqu'à présent paru sur cette importante matière. 

Lorsqu’en 1816, j’introduisis à Vienne les Boites fumigatoires 
n sulfureuses inventées à Paris par Darcet et Galès, Mgr- l’archi- 
j iuc Charles et son auguste épouse, née princesse de Nassau-Weil- 
urg, me firent l’honneur de venir voir mon établissement. „Voilà 
onc, me dit très - gracieusement Mgr. l’archiduc, une seconde et 
•rende obligation que vous a l’Autriche. “ 

Leurs Altesses Impériales les archiducs Reinier et Louis me 
rent le même honneur. 

De tous les témoignages de gratitude que j’ai reçus, de l’Occi- 
ent comme de l'Orient, aucun ne m’alla plus droit au cœur que la 
lodeste tabatière d’argent que m’envoya Jenner, comme à son pre- 
mier disciple, sur laquelle son nom est gravé avec le mien. Edward 
• »enner to Jean de Carro. Il ne fit cet honneur qu’au docteur Ben- 
unin Waterhouse, professeur en médecine à l’Université de Cam- 
ridge aux Etats-Unis, qui avait introduit la vaccination dans le Nou- 
mu-Monde , comme moi dans Y Ancien. A l’époque de mon Jubilé, 
déposai, comme une relique, cette tabatière au Musée National de 
ohème, en y enfermant une mèche des beaux cheveux noirs de 
onner, coupés sur son vénérable chef quelques instants après sa 
ort, à Berkeley, le 15 janvier 1823, par le docteur John Barron, 
s Gloucester, son ami, son biographe, l’exécuteur de ses dernières 
jlonlés. 

Quoiqu’on ne puisse pas douter que la vaccine ait été in- 
lûduite dans plusieurs parties de l’Afrique, en Egypte et en Algérie, 

1 iabitées par tant d’Européens, il ne paraît pas que cela ait eu lieu 
stématiquement. Du moins n’a-t-on cité aucun médecin qui s’en 
’it particulièrement occupé. Je n’en sais pas davantage sur l’Australie. 




30 


Riz sec 

Ayant lu dans divers ouvrages qu'il existait en Chine une es— i 
pèce de riz, cultivé sans inondation artificielle; par conséquent i 
sans les graves inconvénients des rizières humides, d’où résultentl 
tant de fièvres intermittentes et tout ce qui s’ensuit; l'idée d’accli-i* 
mater le riz , sec en Lombardie et au Banat m’occupa sérieusement. I 

Sans me borner au riz» sec ou riz de montagne , je priai tousil 
mes correspondants en Asie de vouloir bien m’envoyer des graine. 4 1 
de chaque plante alimentaire, qu’ils rencontreraient dans le lieu dîna 
leur résidence, et qu’ils pourraient croire inconnues en Europe. Oi J 
m’envoya diverses graines, la plupart cucurbitacées ; mais pas de riz 9 

J’en écrivis surtout au docteur Rehmann, médecin allemand « 
établi à St. Petersbourg, nommé pour accompagner le comte Go- 4 
lollkin dans son ambassade à la Chine. 

Ce fut à Chiachta, petite ville sur les frontières de Sibérie, que 1 ) M 
docteur Rehmann reçut ma lettre. Ce riz est nommé par les bota ! 
nistes Oryza Mutica (riz sans barbe); et mon défunt ami et coin j 
patriote Charles Pietet, de Genève, peut-être le plus savant agronoj'J 
me de son temps, qui attachait le plus grand prix à l’introductiojl 
de cette plante alimentaire, l’appela oryza mutica de Carro ou rqil 
de Carro. Je divisai en deux portions la petite quantité de riz qi 1; 
me vint de Sibérie, entre le Banat et la Lombardie. La Cliambr d 
des Finances de Vienne m’en remercia même d’avance, et m’assisl \ 
dans mes relations avec le Banat. 

Le riz sibérien semblait vouloir s’y acclimater; j’en reçus deu il 
années de suite un barril plein, qui ne me parut point dégénéré 
mais sans en savoir la raison, la correspondance du Banat cessa ksi 
je n’en entendis plus parler. J’en ai tout simplement conclu que 
culture du riz sec aurait contrarié d’autres grands intérêts et que, j I 
elle manqua de succès, la mauvaise volonté y joua le premier rôlftl 

Quant à la Lombardie, je ne réussis jamais à fixer son alleii fl 
tion sur cette culture. 

Ne pouvant raconter les heureux effets que j’aurais voulu olilut 
tenir en substituant les rizières sèches aux rizières humides , j’égayk 
rai du moins mes lecteurs par une historiette aussi drôle qu’innoceni n 

Celui qui m’envoya du Banat le riz sec de sa récolte, en pla I 
quelques livres dans un barril de bois. Sachant sans doute que 


tançais était ma langue maternelle, au lieu d’y mettre mon adresse 
en latin: Clarissirno Domino doctori deCarro , suivant la mode hon- 
groise d’alors, il l’avait écrite : Au docteur de Carro , mon seigneur 
rès-clair. M. le prince de Metternich, sentant la haute importance 
le l’objet qui m’occupait, ayant appris que j’avais déjà reçu du riz 
trovenant de la culture de celui de Sibérie, m’envoya un des em- 
iloyés de sa chancellerie, pour voir ce riz et lui dire où les clio- 
es en étaient. Après l’avoir montré, je m’amusai à lui faire lire 
j'adresse bizarre inscrite sur le barril. L’employé la trouva si plai— 
ante, qu’il me pria d’en faire cadeau à son illustre chef, qui avait 
me curieuse collection d’ autographes , dont le prix était d’autant 
•lus grand aux yeux du Prince, que le français en était plus bur- 
lesque et plus ridicule. Je fus trop heureux de mettre à ses pieds 
•et autographe ligneux. Il n’y a en effet que les gens oisifs et 
•ornés, qui ne trouvent du temps pour lien, tandis que les bonnes 
j êtes carrées ont une case pour toute chose qui les intéresse. 

Lorsque je m’occupais du riz sec , je demandai à mon corres- 
pondant, le docteur et professeur Benjamin Waterhouse, de Cam- 
ridge aux Etats-Unis, si ce précieux aliment était cultivé dans le 
• ouveau-Monde? Pour avoir les renseignements les plus sûrs, il 

’adressa au célèbre Président Th. Jefferson, qui, en date du 3 dé- 
embre 1808, répondit à mes questions avec la plus parfaite corn- 
aisance. Il en résulte que ce riz est cultivé à sec dans diverses 
arties des Etats-Unis ; qu’il y prospère ; mais que sa culture ne 
•rèsentant pas une grande épargne, l’on continue à employer le riz 
‘ »écolté en Europe. 

Le Président dit que ce riz, tel qu’on le cultive dans diverses 
ontrées, croît sur des montagnes, sans autre eau que celle de la 
luie. Il cite le livre de Mr. de Poyvre , gouverneur de l’Ue de 
rance, qui parle de ce riz, comme y réussissant et comme im- 
°rlé de la Cochinchine. — Venu des côtes de l’Afrique, il a réussi 
•ans la Géorgie et dans la Caroline-Méridionale. De la Géoro-ie il a 
-assé dans le Kentucky, où plusieurs propriétaires Je cultivent à 
usage de leur famille. Cette culture a réussi au Président Jeffer- 
son dans sa terre de Monticello ; mais n’ayant pas de voisins aux- 
quels il pût le débiter, il y a renoncé. Il vient à Carlsbad tant 
i Américains des Etats-Unis, qu’il ne me serait pas très-difficile d’ap- 
■'ondre les progrès de cette culture depuis 1808. — Si l’on vou- 


38 


lait faire des essais en Lombardie et au Banat, avec plus de zèle 
que jadis, il ne serait sûrement pas dillicile d’avoir du riz de mon- 

r 

tagne ( uplaiid-rice ) des Etats-Unis. 

Quoique je sois très-médiocre botaniste, le défunt Charles B. 
Presl me fit aussi l’honneur de donner mon nom à une plante qu’il 
avait découverte. 

On lit dans ses Syinbolœ Botanicœ Tab. 71., qu’il a nommé 
le Trichopodium glandulosum Presl : Carroa glandulosa Presl. Ge- 
nus plantarum Mexicanum e leguminosis Gelegeis en y ajoutant Di- 
catum Joanni Equiti de Carro , médicinœ doctori, Thermarum Ca- 
rotinarum historiœ naturalis monographo egregio , vaccinœ in Con- 
tinente Europœo primo promotori, etc. 

Charles Pictet <le Genève. 

L’intimité, qui exista si long-temps entre mon compatriote Char- 
les Piétet de Rochemont et moi, me procura la meilleure occasion 
d’améliorer dans la Monarchie Autrichienne les bergeries à laine 
fine. Cet ami, l’un des hommes les plus universellement instruits que 
j’aie jamais connu, rédigeait non-seulement l’ Agriculture de la Bi- 
bliothèque Britannique , (puis Unwcrselle) de Genève ; inai$ il avait 
dans sa terre de Lanci, près de Genève , un troupeau de mérinos 
de pure race espagnole, qui avait acquis le plus grand renom. Nos 
principaux propriétaires de troupeaux, les Esterhazy, les Bathiany, 
Festetics, Trautmannsdorff, Czernin, Larrish, Breuner, VVrbna, etc., 
s’adressaient tous à moi. Je me chargeai de leurs ordres, pendant 
plusieurs années. Il est reconnu môme dans un diplôme impérial, 
que ma médiation contribua essentiellement à l’amélioration des laines. 

Charles Pietet et Sir Francis d'Yvernois, conseillers d’Etat de 
la République de Genève, furent députés au Congrès de Vienne. 

Personne ne se montra plus empressé que Mgr. l’archiduc Jean; 
de connaître mes deux célèbres compatriotes. S. A. I. ne voulut 
pas qu’ils lui fussent présentés par un autre que par moi. A cette 
présentation, la conversation ayant naturellement roulé sur des objets 
d’agronomie, l’archiduc déploya sur le chapitre de la pomme de 
terre de telles connaissances, que Mr. Pictel en lut émerveillé; que 
la plus intime des relations s’établit entre Monseigneur et lui et 
qu’elle dura jusqu’à la mort de Charles Pictet. Le prince lui montra 


39 


une telle confiance, qu’il le rendit dépositaire des Mémoires manus- 
crits que lui et son frère, Mgr. l’archiduc Louis, avaient recueillis 
pendant leur voyage dans la Grande-Bretagne , qu’ils avaient visitée 
plutôt comme savants que comme princes. Ces mémoires, qui for- 
maient un énorme paquet, me furent confiés pour les faire parvenir 
à leur destination. Il en parut des extraits dans la Bibl. Britannique 

r 

sous le titre de Journal de deux illustres Etrangers pendant leur 
voyage dans la Grande-Bretagne. 

Milles de l’Orient, 

Sans autre motif que celui de faire réussir une entreprise 
littéraire d’un vrai mérite, je me chargeai gratuitement pendant plu- 
sieurs années de la fastidieuse correction des manuscrits et des épreu- 
ves des Fundgruben des Orients , publiées à Vienne par le célèbre 
orientaliste de Hammer, et grandement soutenues par le comte Ven- 
ceslas Rzewuski. On y admettait des mémoires français, anglais et 
italiens, tels que chacun les écrivait. 

Duchesse de Sagan. 

Nous avons vu que la vaccination de l’Orient émana d’un dîner 
chez Lord Minto, Ministre d’Angleterre à la Cour de Vienne, en 1800. 
Je me rappelle encore avec le plus grand plaisir qu’à un autre dîner, 
en 1813, chez la belle et spirituelle duchesse de Sagan, née prin- 
cesse de Courlande, il ne me fallut que quelques mots pour l’en- 
gager à faire présent aux Archives Impériales de Cour et d’Etat, 
dirigées par mon ami, le baron de Hormayr, de tous les documents 
historiques, relatifs à la grande époque de Waldstein, Gustave-Adolphe, 
Tilly, etc., que contenait son château de Nachod en Silésie Autri- 
chienne, qui avait appartenu à l’illustre PicColomini, l’un des héros 
de la guerre de trente ans. Tout cela, bien emballé d’après les 
ordres donnés sans délai par madame la duchesse, me fut envoyé 
à Vienne, pour y être remis au baron de Hormayr, qui y trouva en 
effet d’inappréciables trésors historiques, dont il me remercia plus 
d’une fois, verbalement et publiquement 

Congrès. 

Le Congrès de Vienne, en 1814, fut pour moi, comme pour 
tant d’autres, une intéressante époque et m'amena une nombreuse 
clientelle. 


40 


Le vicomte de Casllereagh, à peine descendu de voilure, de- 
manda séparément à trois personnes, si elles pourraient lui indi- 
quer quelqu’un capable de traduire parfaitement de l’anglais en fran- 
çais un mémoire dont il devait faire usage au Congrès. Par un 
assez singulier hasard je fus nommé comme tel à Lord Casllereagh 
par chacune de ces personnes. Cet accord d’opinions inspira pleine 
confiance à Son Excellence, qui m’envoya de suite Mr. Werry, attaché 
à sa mission, pour savoir si je voudrais me charger de ce travail. 
Le fait est que Lord Casllereagh avait été si fortement blâmé en 
Parlement pour n’avoir pas achevé l’afïaire de l’abolition de la traite 
des Nègres, qu’il n’avait rien de plus â cœur que de la terminer 
au Congrès. J’acceptai sans hésiter. Je fus à l’instant conduit chez 
le Noble Vicomte, qui me montra le mémoire, en me disant que „je 
le rendrais bien heureux, si je pouvais l’achever en quatre semaines?* 4 

Ayant jeté un coup d’œil sur le contenu, je répondis : Ren- 
drai-je V. E. encore plus heureuse, si je lui livre ma traduction en 
quinze jours ?“ Le Noble Lord, ravi de mon offre, me donna une 
bonne poignée de main. Au bout des quinze jours ma traduction 
lui fut remise. Le seule difficulté qu’elle me causa fut de trou- 
ver les mots techniques des diverses parties du vaisseau né- 
grier, dont l’ouvrage avait une estampe, qui en représentait l'inté- 
rieur, où l’on voyait ces malheureux Nègres couchés et aussi serrés 
l’un contre l’autre que des harengs dans une caque. Le fouet, 
avec lequel on les frappait, s’appelait le Chat aux neuf queues (Cat 
of nine tails). La lettre suivante, que m’adressa Mr. Werry au nom 
et par ordre de S. E. le vicomte Casllereagh, me prouva sa parfaite 
satisfaction. En voici la fidèle version: 

Vienne, 15 Novembre 1814. 

Mon cher Monsieur, 

Le vicomte Castlereagh m’a chargé de vous adresser ses re- 
mercîments de la traduction que vous avez faite de Y Abstract of the 
evidence concerning the Slave trade, et de vous dire qu’il est par- 
faitement satisfait de l’habileté avec laquelle vous vous en êtes ac- 
quitté. La conviction, que cette traduction a déjà produite dans l’es- 
prit des diverses Puissances de l’Europe, réunies ici en Congrès 
non-seulement de l’inhumanité et de la cruauté, mais de la fausse 
politique de ce trafic , tendra fortement, on n’en saurait douter, à 


4i 


engager ces Puissances à y renoncer plus promptement qu’on n’au- 
rait pu s’y attendre sans cela. Et votre nom, déjà allié à l’un des 
plus grands bienfaits dont ait été gratifié le genre humain, (la pro- 
pagation de la vaccine) sera placé parmi ceux des personnes 
qui ont le plus efficacement contribué à l’abolition de pratiques si 
barbares et si infâmes, que la postérité aura peine à croire qu’elles 
aient pu être sanctionées par aucune nation civilisée de l’Europe 
dans le 19 e ' siècle. 

J’ai l’honneur de vous assurer de l’estime avec laquelle je suis, 

Mon cher Monsieur, 

Votre très-obéissant serviteur 

François - Pierre ^Verry, 

Attaché à la Mission du vicomte Castlereagh. 

Le ministre ne s’en tint pas à de beaux compliments; la ré- 
munération fut généreuse. Aux Soirées de Lady Castlereagh je fus 
présenté à un grand nombre de N oblemen and Gentlemen , dont plu- 
sieurs devinrent mes clients. Ces brillantes soirées offraient la plus 
intéressante réunion des grandeurs et des célébrités politiques de 
l’époque, des souverains, des hommes d’Etat, de guerre, des ami- 
raux, des beautés. Un élégant souper, la musique et la danse; tout 
cela se répétait quatre ou cinq fois la semaine ; on y était invité 
line fois pour toutes. Au bout de quatre mois Lord Castlereagh fut 
rappelé et remplacé par le duc de Wellington, auquel j’eus aussi 
riionneur d’être présenté. Il continua les Soirées, sous les auspices 
de deux dames anglaises. 

Au bout de trois ou quatre de ces soirées, l’évasion de Napo- 
léon de Pile d’Elbe et son débarquement en France mirent fin à tous 
les amusements. Le Congrès ne marcha ni ne dansa. Il n’y fut 
plus question d’autre chose que d’une coalition contre le fugitif de 
liste dElbe. Les ministres des diverses Puissances de l'Europe sig- 
nèrent leur contingent. Le fugitif fut mis hors de la loi. Ces éner- 
giques mesures, et la brillante victoire de Waterloo n’ont pas em- 
pêché ses cendres d’être transportées du rocher de Sainte-Hélène 
sous le dôme des Invalides ; ni son fils , le duc de Reichstadt de 
compter comme Napoléon II dans sa dynastie, quoiqu’il n’ait jamais 
régné; ni son neveu de monter sur le trône impérial, comme Na- 
poléon lit. 


42 


Hormayi el son Plutarque Auliichion. 

Mes relations avec le baron de Honnayr commencèrent par 
l’indicible plaisir que je lui fis, en 1810, en traduisant son Oester - 
reichische Plutarch. Il écrivit lui-même que „cette entreprise lui 
paraissait gigantesque, vu que rien n était moins français que ses 
idées et son style) 11 mais il reconnut ensuite que ma traduction se 
lisait comme un original. Ce travail fut en effet très-difficile. L’ou- 
vrage étant achevé au moment où la fille de tant d’empereurs allait 
s’unir au nouveau César, je hasardai d’offrir la dédicace du Plutar- 
que Autrichien à Marie-Louise, qui daigna l’accepter et m’en té- 
moigner sa reconnaissance par le don d’une tabatière en or garnie 
de diamants, qu’Elle m’envoya de Paris. 

Louis I de Bavière. 

J’ai déjà dit qu’en 1825 Sa Majesté le roi Louis I de Bavière 
conféra à ma fille aînée, alors âgée de treize ans, le canonieal 
honoraire du noble chapitre de Sainte Anne , auquel est attachée 
une belle décoration. Ce qui donna occasion à celte distinction 
est d’un genre si original, que le fait mérite d'être raconté. 

Nous avons lu que pour faire , comme on dit, d'une pierre 
deux coups, je priai tous mes correspondants asiatiques, de m’en- 
voyer des graines de toutes les plantes alimentaires du pays qu'ils 
habitaient, et qu’ils croiraient inconnues en Europe, sans s'inquiéter 
si elles y réussiraient ou non. Je serais fort embarrassé de nommer 
ces diverses graines, parce que ne pouvant les cultiver moi-même, 
je les remettais aux botanistes, aux agronomes, qui désiraient s’en oc- 
, cuper. Les gazettes en ayant parlé, S. A. R. Mgr. le prince hérédi- 
taire de Bavière me fit prier de lui envoyer un peu de toutes les 
graines que je recevrais d’Asie, en m’autorisant à les remettre à 
Vienne au Ministre de Bavière. Ces envois continuèrent au moins 
deux ans. Ne recevant plus rien, je n’envoyai plus rien. Le Prince 
en me remerciant de tout ce qu’il avait reçu, me fit dire qu’il 
désirait savoir comment tn’en témoigner sa reconnaissance, en ajou- 
tant que n’ayant lui-même aucun pouvoir, il était prêt à intercéder 
en ma faveur auprès du Roi, son auguste père. Je fis répondre à 
celte aimable proposition , que, s’il s’agissait d’une récompense ho- 
norifique, celle que j’apprécierais le plus serait, en faveur de ma 
Natalie, (qui pouvait faire des preuves du côté maternel comme 


43 


du côté paternel), le canonicat honoraire de Sle. Anne. Ayant fait 
demander en même temps à Monseigneur quelle marche j’avais à 
suivre, S. A. R. me fit dire que je devois lui envoyer ma supplique 
au Roi et mes preuves. Tout cela se fit; mais, chose singulière! 
les deux pièces arrivent à Munich après-midi, et pendant la nuit le 
roi Maximilien meurt; son fils Louis se lève roi et l’un de ses pre- 
miers actes de royauté est de nommer ma fille chanoinesse. On 
sait que les souverains de Bavière n’accordent qu’à leurs sujettes des 
canonicats effectifs, auxquels sont attachées des prébendes; mais 
qu'ils confèrent des canonicats honoraires , c’est-à-dire, sans pré- 
bende, aux dames étrangères qu’ils veulent distinguer. Je me sou- 
viens que pendant l’hiver de 1843 — 4, que je passai à Munich, Mr. 
de Bourgoing , ministre de Françe, m’assura que les plus nobles 
familles de la Bretagne et de la Normandie, l’accablait de suppli- 
ques, pour obtenir du roi de Bavière cette distinction, dont il était 
devenu très-parcimonieux. La princesse Amélie, tante du roi Louis, 
en était l’abbesse, et la décoration ne s’obtenait pas sans son con- 
sentement. 

Fumigations sulfureuses. 

En 1816, je fis venir de Paris ces boites fumigatoires inven- 
tées et perfectionnées par Darcet et par Galis , et j’en fis un éta- 
blissement commode et élégant dans la maison que j'habitais, et qui 
appartenait à Madame de Sloekl, ma belle-mère. Ces fumigations 
offraient un remède puissant dans diverses maladies cutanées et rhu- 
matismales, et elles furent en activité chez moi de 1816 jusqu’en 
1826, c’est-à-dire, jusqu’à mon départ pour Carlsbad. Il ne paraît 
pas néanmoins qu’elles aient été employées à beaucoup près autant 
qu’elles le méritent. On m’en demanda , et j’en envoyai quelques- 
unes à l’étranger, entre autres, au célèbre Ali Pacha de Janina. En 
1818 je publiai mes Observations sur les fumigations sulfureuses , 
qui furent traduites en allemand par le docteur J. Wàchter. 

Si je m’en souviens bien , je crois avoir été le premier en 
Allemagne à suivre l’exemple de mon compatriote le docteur Coin- 
det, de Genève, qui donna de la vogue à l’usage intérieur de l’iode, 
ce puissant remède, qui dans bien des cas a fait place au mercure, 
quoique l’un comme l’autre, au lieu de s’expulser mutuellement, ont 
chacun leur mérite. 


44 


Moi» arrivée à Carlsbad. 

En 1826, un fâcheux alliage de maux arthritiques et herpéti- 
ques m’obligea à recourir à Carlsbad. La rapidité et l’impétuosité 
des crises que j’éprouvai de ces eaux et l’entière guérison qui s’en 
suivit, sans parler de la délivrance d’une presbyopie, qui pendant 
treize ans m’avait forcé à prendre des lunettes pour lire et pour 
écrire; un pareil bonheur, dis-je, me lit prêter foi et hommage aux 
Thermes de Charles IV. 

Je sentis bientôt l’urgente nécessisté d’écrire en français : Carls- 
bad, ses eaux minérales et ses nouveaux bains à vapeur. Les 
étrangers, qui ne comprennent pas l’allemand, ne savaient où puiser 
l’instruction. Cela n’empêcha point un des principaux médecins de 
notre établissement de me dire, lorsque mon premier ouvrage parut: 
„Mais, mon cher collègue, dites-moi donc comment vous avez pu 
prendre la peine d’écrire en français sur Carlsbad? Nos eaux ne 
sont-elles pas déjà assez célèbres ?“ 

Ce même médecin, aussi soporeux de corps que d’esprit, avait 
le renom de s’endormir chez ses malades, dès qu’il s’asseyait. Un 
prince souverain, saisi à Carlsbad d’une maladie aiguë, fut traité par 
lui et par deux célèbres professeurs, qui durent prescrire du lau- 
danum en grande dose. Le Prince rétabli conféra au trio médical 
l’Ordre de sa Maison ( Ïïaus-Orden ). Un plaisant lit l’observation 

que les docteurs A. et B. avaient été décorés pour avoir fait dormir, 
et le docteur C. pour avoir dormi. 

Le fait est que notre Faculté thermale pendant cinquante-quatre 
ans s’était endormie complètement sur les lauriers de notre 
immortel David Becher; qu’en toute justice j’ai nommé THippocrate 
de Carlsbad. Ses léthargiques successeurs laissèrent aux étrangers 
le soin d’écrire sur les vertus de nos eaux; et bien que les ouvra- 
ges de Kreysig et de Hufeland laissassent beaucoup à désirer, il n’en 
est pas moins vrai que la réputation personnelle de ces médecins 
contribua essentiellement au renom de Carlsbad, du moins dans les 
limites de l’Empire Germanique. La seule comparaison numérique 
des visiteurs d’alors avec ceux d’aujourd’hui (') suffit pour eom- 


(') 


On 


compta. 


En 177.'» 

1835 


» 

» 


1 850 
1852 


197 familles 
2735 „ 

1277 


150 1 


» 


ou 


v> 


Numéros 
5017 individus. 


5838 

0030 


» 


» 


» 


45 


prendre l’importance des travaux qui ont fait connaître nos eaux et 
leurs vertus, non -seulement en allemand et en latin, mais en 
français, en anglais, en italien, en danois, et tout récemment en 
grec. La poésie française s’en est aussi mêlée. Les Muses et les Na- 
jades s’accordent à merveille. Qu’on lise les charmantes poésies de 
Léon La font, du pasteur Henry, du vicomte de Kermenghy, et 
du barde espagnol, Don Diego Baguer y Ribas ! Je n’ai jamais fait 
ni essayé de faire un seul vers en ma vie; mais j’ai su stimuler 
les poètes que je viens de nommer et leur fournir le texte de leurs 
poésies. 

La facilité, grâce à la vapeur, de voyager sur la terre et sur 
l’onde, a joué un grand rôle dans nos progrès. 

Bains de vapeur. 

* 

A peine arrivé à Carlsbad que j’entrevis la possibilité d’établir 
au-dessus de la Source d'ilygiée , voisine du Sprudel, des bains de 
vapeur, commodes et peu coûteux, et d’y appliquer, mutatis mu- 
tandis , les boites qui à Vienne me servirent pendant dix ans aux 
fumigations sulfureuses. Les bains à vapeur ne sont point un moyen 
principal dans la cure de Carlsbad; mais j’en ai éprouvé de fort 
bons effets dans divers cas de roideur des articulations, dans les 
contusions, dans la sécheresse habituelle de la peau, le tic dou- 
loureux, etc, etc. 

Email des dents. 

Rien n’est plus commun que de voir des malades redouter les 
effets de la chaleur des sources sur l’émail des dents; aussi ob- 
serve-t-on des dames et des messieurs, qui employent un tube de 
verre, pour boire lentement l’eau de leur gobelet. 

L’expérience suivante, que je fis à mon arrivée à Carlsbad, 
prouve suffisamment la futilité de ces craintes. Je plaçai au fond 
du Sprudel six dents humaines très-saines. Trois y restèrent huit 
jours; les trois autres quinze jours. L’incrustation fut plus ou moins 
forte, selon la durée de leur immersion; mais l’émait sous celle 
croûte était aussi sain et intact qu’à leur entrée dans le gouffre. 

Bohuslas Lobkowitz. 

En 1829, je tirai du plus impardonnable oubli l’admirable chan- 
tre latin des Thermes de Charles IV, le baron Bohuslas Lobkowitz 


4 (> 


de Hassenstein, dont les classiques hexamètres, au nombre de dix- 
huit, figurent sur le bâtiment du Miihlbad. Je me délectai à écrire 
la vie de ce poète, justement nommé 1‘ Horace des Bohèmes , ainsi 
qu’un commentaire; et je parvins à me procurer de nombreuses ver- 
sions. Ces hexamètres, le plus bel ornement de notre vallée, furent 
placés au Miihlbad aux frais de la ville et sous ma surveillance. 

Anglais à Carlsbad. 

Avant mon établissement à Carlsbad, rien n’était plus rare que 
d’y voir des Anglais malades; ceux qu’on y rencontrait ne venaient 
point directement d’Angleterre, encore moins des Indes-Occidentales 
et Orientales; mais de quelque ville d’Allemagne (Berlin, Dresde, 
etc.), où on leur avait recommandé nos eaux. Maintenant ils nous 
arrivent des Trois Royaumes et des colonies de la Grande-Bretagne, 
récommandés par des médecins anglais, qui savent ce qu’on doit 
espérer ou craindre de nos eaux. Autrefois , quand ils y venaient, 
le thé leur était interdit. La plus longue expérience m’a prouvé 
que ceux auxquels le thé convient ailleurs, peuvent aussi le boire ici. 
Ceux qui liront mon Treatise , tout comme ceux qui préfèrent s’in- 
struire en français, trouveront tout ce qu’il leur importe de savoir, 
dans mes Vingt-huit ans d observation et d’expérience à Carls- 
bad , 1853. 

Plusieurs médecins anglais ont aussi écrit sur Carlsbad: Gran- 
ville, Johnson, Edvvin Lee, Mackenzie Davvnie, Sutro et le docteur 
Mannl, de Carlsbad. Les Anglais ont donc une littérature pour tout 
ce qui concerne Carlsbad, beaucoup plus riche que celle 

des Français. Ceux-ci possèdent le très-bon Guide aux Eaux mi- 
nérales du docteur Constantin James, de Paris, dont la dernière édi- 
tion a été fort augmentée et revue d’après mes 28 ans d'observa- 
tion et d'expérience à Carlsbad. Les Danois, qui, ainsi que les 
Suédois, nous fournissent un fort contingent annuel, peuvent s’in- 
struire dans l’ouvrage sur les Bains de la Bohème par le docteur 
Giersing, de Copenhague. — J’ose dire, sans crainte d’être con- 
tredit, que mes Almanachs de Carlsbad ou Mélanges Médicaux, 
Scientifiques et Littéraires relatifs à ces thermes et au pays • (1831 — 
1854 inclusivement) offrent une Encyclopédie qu’on ne trouve dans 
aucun établissement de bains. Ceux qui ont à écrire sur un sujet 
quelconque relatif à Carlsbad en sentent déjà l’utilité , puisqu'ils y 


4 / 

trouvent une foule de choses, déjà élaborées qu’on ne rencontre pas 
ailleurs. Ce qui est sûr du moins, c’est que je ne me souviens pas 
qu’aucun des journaux, qui ont rendu compte de mes 24 Almanachs , 
en aient jamais fait la moindre critique, et que leurs éloges se sont 
toujours accrus à mesure que j’ai vieilli. Après moi l’entreprise doit 
tomber; du moins en français. Si elle s’est soutenue pendant 24 ans, 
sans aucun manque d’intéressants matériaux, j’attribue ce succès à 
la sévère autocratie avec laquelle je les choisis. N’ayant aucun colla- 
borateur fixe ou salarié, je ne demande des articles qu’à ceux que 
je crois capables de m’en livrer d’excellents, sans jamais être obligé 
d'en accepter de qui que ce soit, s’ils ne me conviennent pas; s'ils 
peuvent ennuyer les lecteurs , ou déplaire aux médecins des autres 
Bains, sur lesquels je n’écris jamais. 

La littérature bohème, qui compte un si grand nombre d’hom- 
mes éminents, n’ayant jamais été traitée en français; je me fais tou- 
jours un très-agréable devoir de communiquer à mes lecteurs ce 
que je tiens des coryphées de cette littérature, qui sont toujours 
à ma disposition avec la meilleure volonté; tandis que jusqu’à pré- 
sent j'ai échoué dans toutes mes tentatives d’obtenir des savants bo- 
hèmes-allemands ce qui concerne leur propre littérature. 

Catalogue complet de mes œuvres . 

1. Ueher clas Einimpfen der Kuhpocken , (Gesundheif s Taschen- 
bvch , de Vienne, 1801). C’est le premier rapport qu’on ait pu- 
blié sur la vaccination en Allemagne. 

2. Observations et expériences sur T inoculation de la vaccine . 
Avec planche coloriée. Vienne, 1801. 216 pages. 8 vo ’ Dédiées 
à Lord Minto, Envoyé et ministre plénipotentiaire Britannique à 
Vienne. Traduit par le docteur de Portenschlag, fils, sous le 
titre de Beobachtungen und Erfahrungen iiber die Einimpfung 
der Kuhpochen. Wien, 1801. 8 vo ‘ 220 pages. Une 2‘ ,c - édition 
corrigée et augmentée, publiée en 1802. 

3. Expériences sur l'origine de la vaccine par J.-G. Loy , M. D. 
Traduit de l’anglais avec quelques observations du traducteur et 
des fragments de sa correspondance avec le docteur Jenner sur 
le même sujet. Vienne, 1802. Chez Geistinger. 45 pages. 
Traduit par le docteur de Portenschlag fils, Ueber den Ursprung 


48 


cler Kuhpocken , von J. -G. Loy. Wien, 1803. 12 0, 53 pages. 

Môme librairie. 

4. Histoire de la vaccination en Turquie , en Grèce et aux Indes- 
Orientales. Vienne, chez Geistinger. 1804. 8 vo> 116 pages. 
Dédiée à Sir Arthur Paget, Envoyé à la Cour de Vienne; tra- 
duite en allemand: Geschichte der Kuhpocken- Impfung in der 
Türkei , Griechenland , in der Moldau , m Ostindien und Persien. 
Mit vielen Akfenstücken und Zusatzen des Ver (assers bereichert , 
und einigen Anmerkungen des Uebersetzers , F.-G. Friese , M. D. 
Breslau. 1804. Bei Hamberger. 8 vo ’ 176 pages. 

5. Traduction du Plutarque Autrichien , par le baron de Hormayr. 
Dédié à S. M. l’impératrice des Français, Marie-Louise. Vienne. 
1810. Strauss. 

6. Le célèbre oculiste Beer, de Vienne, ayant ardemment désiré de 
recevoir des notices exactes sur la terrible ophthalmie, qui dé- 
solait l’Armée Britannique, je traduisis en Anglais une série de 
questions proposées par le docteur Beer, sous le titre suivant: 
Questions proposées aux médecins qui ont l'occasion d'observer 
! ophthalmie épidémique qui a long-temps régné dans ! Armée 
Britannique , par George- Joseph Beer , M. D. Vienne, 1805. 
Chez Strauss. 16 pages. 

7. Abrégé des preuves données devant un Comité de la Chambre 
des Communes de la Grande-Bretagne en 1790 et 1791 , en fa- 
veur de l'abolition de la Traite des Nègres. Vienne, 1814. Cet 
ouvrage ne lut jamais vendu, mais distribué aux membres du 
Congrès. 

S. Observations sur les fumigations sulfureuses. Vienne, 1818. 
Traduites en Allemand par le docteur J. Wâchter. Vienne 1819. 

9. Carlsbad, ses eaux minérales et ses nouveaux bains à vapeur. 
Carlsbad, 1827. Chez les Frères Franieck. 

10. Ode Latine sur Carlsbad, composée vers la fin du XV e siècle , 
par le baron Bohuslas Lobkûwitz de Hassenstein , avec une tra- 
duction polyglotte, une notice biographique sur ce poète, des 
Observations sur l'Ode, sur î antiquité de ces Thermes, le Por- 
trait cle Lobkoivitz et une vue des Buines de Hassenstein. Pra- 
gue, 1829. 

11. Guide des Etrangers à Carlsbad, (non-médical). Carlsbad. 1842. 


12. Almanach de Carlsbad ou Mélanges médicaux , scientifiques et 
littéraires , relatifs' à ces thermes et au pays. Carlsbad (1831 
à 1854 inclusivement). 


13. Essay on the Minerai Waters of Carlsbad for physicians cmd 
patients. Prague. 1835. (Aux frais de la Commune de Carlsbad). 

14. Treatise on llie minerai waters of Carlsbad, their nature, eff icacy , 
applicability in varions disorders. Leipzig, 1842. 

15. Jean Gutenberg , né en 1412 à Kuttenberg en Bohème , bâche - 
lier-ès-arts à V université de Prague , promu le 18 novembre 1445 , 
inventeur de V imprimerie à Mayence en 1450. Essai histori- 
que et critique par le révérend Charles Winarichy , curé de 
Jungbunzlau. Traduit du Manuscrit allemand. Bruxelles, 1847. 

16. Austria and Hungary. Considérations d'un patriote autrichien. 
Traduit du français, 1849. 


17. Vingt-huit ans d'observation et d'expérience à Carlsbad. Avec 
b histoire et la description de la ville. Dédié à S. M. le roi de 
Grèce Othon I. Carlsbad, 1853. 

Nous avons déjà appris par Y Appel à MM. les médecins 
vétérinaires , que ce souverain avait pris un intérêt tout particulier 
à nos thermes. J’ajouterai que S. M. à ordonné d’insérer dans les 

t Journaux grecs d’Athènes un extrait de mon Histoire de la vacci- 
nation orientale et de mes 28 ans d'observation et d'expérience ci 
Carlsbad ; et si les recherches sur la nature du j avait et du cow- 
pox, dont l’un et l’autre servent d’antidote à la petite vérole et fu- 
rent reconnus pour tels par Jenner, conduisent à réduire celte pa- 
renté en un corps de doctrine, Othon I y aura essentiellement con- 
tribué. Jusqu’ici mon Appel n’a eu aucun résultat. 


Huger, Bollmann et La Fayette. 

Parmi mes nombreux condisciples anglo - américains d’Édim- 
bourg se trouvait Mr. François- Kinloh Huger, qui étudiait la méde- 
cine à contre-cœur, pour obéir à son père. Nous logions dans la 
même maison ; mais non dans le même pensionnat. C’était un homme 
poli et aimable, qu’on voyait rarement à la Clinique ou aux autres 
leçons. Il me rencontrait rarement sans me dire combien il m’en- 
viait le bonheur d’aimer les éludes médicales. 


4 


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À peine arrivé et casé à Vienne en 1794, que j'eus la grande 
surprise de voir, un beau malin, Huger entrer chez moi, en me 
disant: „Mon père n’en démord pas; il veut absolument que je con- 
tinue mes éludes médicales. On m’a conseillé Vienne. M’y voici ; 
Vous y êtes déjà orienté; veuillez, cher docteur, me diriger, me 
présenter aux professeurs dont je dois suivre les cours , me faire 
voir les hôpitaux, etc.“ Je fis tout ce qu’il désirait. 

Cinq ou six semaines plus tard, Huger revient et me dit: „Je 
suis incorrigible; la médecine me déplaît de plus en plus. Que mon 
père, s’il le veut, me déshérite ; mais qu’il me donne une autre vo- 
cation ! Résolu de retourner aux Etats-Unis, je cherche une occa- 
sion pour Londres. NB. Nous n’avions pas alors la vapeur à nos 
ordres.) Pourriez- vous m’aider à en trouver une?“ — ,,Oui, lui ré- 
pondis-je, et même dans peu. Je dîne tous les jours chez Villars, 
le Beauvillers de Vienne. À la table voisine de la mienne, dîne un 
médecin harinovrien, nommé Bolhnann, avec quelques amis. Je lui 
ai entendu dire qu’il venait d’acheter une excellente voiture, pour 
se rendre à Londres, où des affaires l’appellent, et qu’il ne serait 
pas fâché de trouver un compagnon de voyage à frais communs. 
C’est, du reste, un vilain monsieur, l’apôtre de la guillotine, des /«- 
sillades, des noyades et de toutes les turpitudes de notre époque. | 
Je ne lui parle jamais; mais je saurai vaincre mes répugnances pour i. 
vous mettre en rapport avec lui. Venez dîner avec moi. Il parle \ 
anglais; nous arrangerons tout cela.“ 

Le docteur Bollmann répond qu’il ne demande pas mieux que de 
voyager à frais communs; mais qu’ayant encore à faire une excur- 
sion en Hongrie , il ne pourra donner qu’à son retour, au bout de 
quinze jours, une réponse décisive. En attendant, ils se virent quel- > 
quefois jusqu’au départ du docteur, non pour la Hongrie, mais pour \ 
la Moravie. On va voir pourquoi. Bollmann revint cl accepta. Le 
jour de leur départ en poste, l’Hannovrien, l’Anglo-Américain , un 
jeune baronet anglais, un abbé français et moi, nous déjeûnons en- ! 
semble. Les chevaux arrivent; nous voyons les deux voyageurs 
monter en voilure ; toute la rue en est témoin. 

Au bout de quelques jours, le bruit court dans Vienne, quel 
deux Anglais ont voulu faire évader La Fayette de la forteresse 
d’Olmütz; mais que l’entreprise a manqué. Dans ces deux Anglais] 




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je no songe pas môme à reconnaître mon Américain et mon llanno- 
vrien. Le surlendemain on raconte que c’étaient un Anglais et un 
Américain ; petit-à-petit tout s’éclaircit. Les deux libérateurs arrê- 
tés sont en effet les mêmes que par pure obligeance j’avais pré- 
sentés l'un à l’autre. 

Bien que sans peur et sans reproehe , j’en eus un vrai dé- 
plaisir, m'attendant chaque jour à être appelé par la Police (qui n’eût 
fait que son devoir) pour donner des renseignements sur mes rap- 
ports avec ces deux étrangers. Néanmoins jamais je ne fus appelé. 

Le prétendu voyage en Hongrie û’était qu’une fiction; Boll- 
mann ayant été comme de raison à Olmiitz, pour mitonner l’éva- 
sion du célèbre captif. J’appris que leur correspondance se faisait 
à l’aide du friseur de La Fayette, qui chaque jour, selon la mode 
d’alors, venait friser et poudrer ses boucles et son toupet. La coiffe 
de deux chapeaux égaux, qu’on échangeait, contenait les lettres du 
prisonnier français et du Blondel allemand. Chose inconcevable, 
Bollmann n’avait loué que deux chevaux. Il chevauchait sur l’un ; 
La Fayette et Huger sur l’autre. Les paysans des environs, à la 
vue d’une si bizarre cavalcade, pensant bien que ce ne pouvait 
être que des échappés de la forteresse, donnèrent l’alarme, et le 
trio fut arrêté. On prétendit alors que le général, pour se défaire 
de celui avec lequel il partageait sa monture, le jeta à terre d'un 
coup de coude. Si le fait est vrai, quoiqu’il ait eu lieu à cheval , 
il n’était rien moins que chevaleresque. 

On raconta dans le temps que feu le duc d’York, qui en sa 
qualité d’éveque d’Osnabrük, et de commandant en chef des Forces 
Britanniques, tenait la cros&e d’une main et l’épée de l’autre, obtint 
la liberté de Bollmann, (né à Ilova dans l’Hannovre en 1769). Il 
véçut long-temps à Paris; et mourut à Kingston (Jamaïque) en 1821, 
âgé de 52 ans. Au Congrès de Vienne, en 1814, je l’aperçus avec 
quelques messieurs dans les rues. Mais, nullement désireux de re- 
nouer connaissance, je ne fis pas semblant de l’avoir reconnu. 
Quant à mon condisciple d’Edimbourg, il vit à Charlestown aux Etats- 
Unis, père de famille, colonel, avec le surnom de Huger-La Fayette. 
En 1852, nous nous sommes mutuellement fait nos compliments par 
un Anglo-Américain de m’a clientelle. 

Beaucoup de gens crurent dans le temps que l’arrivée de Hu- 
ger à Vienne avait été concertée d’avance. Mais je suis convaincu 


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du contraire. Huger étant très -impressionnable, je pense que Boll- 
mann n’eut pas grand peine à l’intéresser en faveur de La Fayette, 
qui jadis avait combattu pour l’indépendance américaine. 

Mes relations avec Louis XVII. 

Après la paix de Campo Formio, en 1797, La Fayette fut échangé 
avec d’autres prisonniers français, contre Madame Royale de France, 
plus tard duchesse d’Angoulèine, à laquelle en 1833, 1834 et* 1830, 
j’eus l'honneur de donner des soins à Carlsbad. Je ne pris jamais 
la liberté de parler à Son Altesse Royale, qui était d’ailleurs peu 
causante, de mon aventure avec La Fayette et Huger ; mais je la ra- 
contai aux personnes qui l'entouraient. Celte princesse, née le 10 
décembre 1778, est morte en Autriche au Château de FrohsdorlF, 
qui lui appartenait, le 18 octobre 1851. 

Pour ajouter au singulier enchaînement de celte histoire , je 
dirai que la même année 1736, où j’eus l'occasion de soigner à 
Carlsbad S. A. R. madame la duchesse d’Angoulème pendant une ma- 
ladie très-grave (étrangère à la cure thermale), j’allai passer l'hi- 
ver à Dresde, où une consultation médicale me mit, en arrivant, 
dans les relations les plus intimes avec la respectable famille de son 
infortuné frère Louis XVII ; où j’eus l’occasion de m’instruire à fond 
de son évasion du Temple et de son existence sous le nom de 
Naundorff. Si je n’écrivais que ce que je sais de cette machiavéli- 
que histoire, dans laquelle tout cadre et rien ne cloche, quand on 
en connaît les points cardinaux, je pourrais écrire un gros ouvrage; 
mais ce travail en 4 vol. 8 vo> existe depuis 1846, par Mr. Gruau de 
la Barre, sous le titre d’ Intrigues dévoilées ou Louis XVII , dernier 
roi légitime de France, décédé à Delft en Hollande, le 10 août 1845. 
Rotterdam. L’auguste victime n’est pas seulement ainsi nommée 
dans ces admirables mémoires; mais elle est enterrée au cimetière 
public de Délit avec une épitaphe comme Roi de France et de Na- 
varre et tous ses titres royaux. 

Mes recherches historiques à Carlshad. 

Dans lo diplôme de Citoyen d’honneur, que je reçus de la 
magistrature de Carlsbad, à l'occasion de mon Jubilé , il est dit, en- 
tre autres, que fai éclairci plusieurs parties de l'histoire ancienne 
de nos thermes. 


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Idolâtre de la vérité, je n’ai négligé aucune occasion de sé- 
parer à Carlsbad la fable de l’histoire. À la première appartiennent 
uniquement le saut du cerf, le chien tombe dans le Sprudel; j’ai 
prouvé que, malgré la vérité historique des blessures reçues à Crécy 
par Charles IV, roi de Bohème, qui le devint sur le champ de bataille, 
il n’existe aucun document qui prouve qu’il ait pris nos bains ; quoi- 
que nous ayons la certitude qu’il ait été plusieurs fois à Carlsbad, 
auquel en 1370 ce souverain accorda d’importants privilèges. J’ai 
prouvé de plus que, si même il n'eut pas d’écrivain, un phénomène, 
tel que le Sprudel , doit avoir été connu depuis que notre vallée et 
ses environs sont habités. Là où je n’ai pu moi-même faire des 
recherches historiques sur les temps reculés, je les ai sollicitées et 
obtenues de nos savants. 

Rien n’est plus intéressant, comme on peut le lire dans mon 
Almanach de 1835, que les recherches du défunt chevalier Kalina 
de Jathenstein et celles de l’historien François Palacky, sur le ci- 
devant Château de Carlsbad , dont il n’existe d’autres traces que le 
nom de Schlossberg et de Schlossbrunn , que portent la colline sur 
laquelle il était situé, et la source qui s’y trouve. 

Mon commentaire sur l 'Ode de Lobhoioitz est riche en faits 
historiques. Les deux médailles frappées en 1526 par ordre des 
comtes de Schlick en l’honneur de Wènzel Beyer d’EIbogen, le 
premier médecin qui ait écrit sur nos eaux, reposaient tranquille- 
ment au Cabinet Numismatique Impérial de Vienne ; mais aucun 
écrivain n’en avait parlé avant que le défunt comte François de 
Sternberg-Manderscheid m’eût révélé en 1826 leur existence. Elles 
sont décrites et gravées dans Y Almanach de 1841, XI. 

Deux maisons sur le Vieux Wicse , Y Aigle Rouge et le Lièvre 
Blanc se sont querellées pendant plus d’un siècle, prétendant l’une 
et l’autre d’avoir hébergé le Czar Pierre-le-Grand en 1711 et 1712. 
Je crois avoir tranché la question, en faveur du Lièvre Blanc et 
prouvé en cette occasion que la raison du plus fort riest pas tou- 
jours la meilleure. La présence de Leibnitz à Carlsbad, en 1712, 
comme collaborateur de Pierre-le-Grand, ne m’a été révélée qu’en 
1853. Elle était inconnue dans nos annales. 

Une simple tasse à café, donnée par la famille des comtes 
Chotek au Musée National de Bohème, dont les dessins et les cliro- 
nographes prouvent évidemment que c’est la tasse, dans laquelle but 


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l’impératrice Elisabeth, qui voulait donner un héritier mâle à la 
Maison d’Autriche, qui ne reposait plus que sur la personne de 
Charles VI, son mari, vint prendre nos eaux. J’ai traité ce sujet 
avec un soin tout particulier, quoiqu’aucune question physiologique 
ne soit plus délicate que celle de la fécondité et de la stérilité 
d’un mariage. Les Français regardent leurs Eaux de Forges comme 
éminemment fécondantes; mais dans ce moment la dynastie déchue, 
comme la dynastie régnante se trouvent, avec la meilleure santé et 
la vigueur de la jeunesse, dans le cas de donner quelque attention 
à ce sujet, traité dans mes 28 ans d' observation et d'expérience à 
Carlsbad. Ch. XLIX. 

À mon arrivée ici j’eus de singulières erreurs à rectifier dans 
deux enseignes de maison. 

La Croix de Malte, qui est blanche, était représentée par la 
Croix Teutonique , qui est noiie. L’enseigne nommée la Découverte 
de Carlsbad, représentait l’empereur Charles IV, baignant ses pieds 
au Sprudel, costumé comme Charles VI , perruque à alonge, chapeau 
tricorne sur la tête, entouré de ses courtisans, tête découverte. Un 
mot de ma part., dit aux propriétaires de ces maisons, fut suffisant 
pour corriger d’aussi grossiers qui-pro-quo. 

Le lendemain de mon arrivée à Carlsbad, en 1826, je recon- 
nus que la Toison d'or qui décorait la poitrine de Charles IV, dont 
la Statue est placée à un des angles de la Maison de Ville était un 
anachronisme de 50 ans, vu que cet empereur y est représenté en 
1370 , tandis que cet Ordre illustre ne fut institué à Bruges par 
Bhilippe-le-Bon qu’en 1420. J’en lis l’observation à la magistrature; 
un ciseau et quelques coups de marteau ont fuit disparaître cet ana- 
chronisme. 

David Becher mourut en 1792, sans laisser de notice bio- 
graphique, et sans que qui que ce soit, après sa mort, ait songé 
à l’écrire pour un Conversations-Lexicon. Ce fut pour moi un de- 
voir sacré de faire connaître dans mon Almanach de 1832, les grands 
mérites de ce classique médecin, si digne du monument qu’on va 
lui ériger. — J’ai aussi publié la biographie de trois autres célèbres 
Carlsbadoîs, le peintre d’animaux Venceslas Peler, notre historio- 
graphe Léopold Stolir et notre phénoménal orientaliste , Auguste 
Plitzmayer. 


Ancienne léthargie médicale à Carlsbad. 


Les médecins léthargiques dont j’ai fait mention, n’ayant rien 
écrit pendant plus d'un demi-siècle, n’instruisaient les étrangers ni 
bien ni mal; mais ils n’en donnaient pas moins à Carlsbad, dans 
l’emploi des eaux l’exemple d’un pitoyable hocus pocus, en parlant 
de nos sources fortes et de nos sources faibles ; en conduisant leurs ma- 
lades d'une source à l’autre, comme par ascension. David Becher 
avait prouvé par de bonnes analyses la parfaite identité de leurs 
parties constituantes, et avait réfuté en maître les fausses idées si 
généralement en vogue; mais après lui elles reprirent leur force, 
et les médecins étrangers en furent tellement imbus, que rien n’était 
plus commun que de voir arriver des malades auxquels nos sources, 
quel qu’en fui le nom, ne pouvaient que nuire, et qui s’en convain- 
quaient bientôt en les buvant. Dans tous mes écrits, dans ma cor- 
respondance, en parlant à mes malades, je n’ai jamais laissé échapper 
l’occasion de rectifier ces graves erreurs. On me crut novateur, 
tandis que je ne suivais que les justes principes de Y Hippocrate de 
Carlsbad. Ce qui est sûr du moins, c’est que les lettres dont les 
médecins étrangers munissent les malades qu’ils nous adressent, sont 
plus rationnelles qu’autrelois. Nous n’avons besoin que de Y histoire 
de la maladie. Quant aux instructions sur la manière de faire la 
cure, elles sont plus que superflues. Nous avons encore une grande 
difficulté à vaincre, celle de tant de malades, qui s’endoclrînent les 
uns les autres. 

Quoique désireux de vivre socialement avec mes confrères, 
j’ai toujours été plus ou moins privé de celte ressource à Vienne, 
à Prague et à Carlsbad, où l’herbe de Nicot et ses bouffées font l’élé- 
ment principal de leur sociabilité. Mon aversion d'une pareille at- 
mosphère est telle que je n’ai jamais fait le moindre effort pour la 
vaincre. J’en parlerai encore. 


Sociétés de médecins. 

De mon temps, il n’existait pas à Vienne de Société Impériale 
des médecins . Pour y suppléer jusqu’à un certain point, une ving- 
taine de médecins, pendant plusieurs années, se rassemblaient une 
fois la semaine chez le docteur Malfatti. Nous souscrivions à plu- 
sieurs des meilleurs journaux de médecine. C’était la malheureuse 
époque de la Philosophie de la nature , dont l’obscur et pédantes- 


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que vocabulaire crispait mes nerfs. Les écrits do celte époque 
n’étaient pas traduisibles. Quoique en grande faveur dans notre société, 
ce baragouin ne souilla jamais ni ma bouche ni ma plume. Les 
médecins allemands, Dieu soit loué, sont revenus à un Ianguage na- 
tionnel. 

Salons de Vienne. 

Vienne, par contre, offrait un grand choix de salons dans la 
Noblesse , le Corps Diplomatique et la Haute Finance, chrétienne et 
juive. Dans cette dernière classe brillait surtout le salon de Madame 
la baronne Fanny Arnstein, qui était elle -même un modèle de 
nobles et élégantes manières. Quelques dames étrangères fréquen- 
taient fes salons de la haute finance; mais entre le pur sang de la 
Cour autrichienne et la noblesse de Jérusalem, il n'y avait que peu 
ou point de fusion. 

En 1808 Madame de Staël, cette grande spécialité du sexe fé- 
minin, passa un hiver à Vienne avec son fils Albert, qui étudiait à 
notre Académie des Ingénieurs. Sa fille unique, mademoiselle Alber- 
tine, qui devint duchesse de Broglie, était aussi avec elle. Madame 
de Staël, âgée de quarante-deux ans, excita une grande curiosité. 
Venant droit de Coppet et la plupart de ses amis de Genève étant les 
miens , elle me pria , en arrivant , de la diriger en toutes 
choses. Je lui fis ma première visite à l’auberge; mais je la pla- 
çai sans délai dans une excellente maison, qui se trouvait vacante 
et tout-à-fait adaptée aux soirées et aux bons petits dîners qu’elle 
voulait donner et qu’elle donna. Elle ne voyageait pas sans cuisinier. 

Après moi arriva le Prince de Ligne. Quoique ennemie jurée 
des caleinbourgs , elle pardonna à M. le Maréchal celui par lequel 
il débuta. Madame de Staël lui ayant dit qu’elle était venue àVienne 
pour placer son fils à l'Ecole du Génie, le prince lui dit galamment: 
Mais, madame, il y était déjà dans le sein de sa mère.! — Elle se 
lia intimement avec la malheureuse princesse Pauline de Sclnvar- 
zenberg, qui fut comme on sait, victime du plus héroïque dévoue- 
ment maternel. Son Salon fut bientôt composé de tout ce que la 
Russie, la Pologne et autres pays avaient à Vienne de plus distin- 
gué en hommes et en femmes. C’était une réunion plus cosmopo- 
lite qu’autrichienne. Jamais je n’y entendis un mot d’allemand. 


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J’ignore même si et comment madame de Staël le parlait, ou si 
seulement elle le lisait. 

Sur un beau théâtre de société elle joua Agar dans le désert 
et dans les Précieuses ridicules. Quelques dames polonaises jouèrent 
beaucoup mieux qu’elle. Elle n’en fut pas moins applaudie. Elle 
avait auprès d’elle MM. de Schlegel, ses deux mentors dans la littéra- 
ture allemande. Ellé me confia, en partant de Vienne, la tutèle de 
son fils Albert, qui un an après passa de l’Académie au service de 
Suède et fut tué aux bains de mer de Dobbéran dans un duel qu’en- 
traîna une querelle de joueurs. 

J’eus avec madame de Staël une correspondance très-suivie, 
aussi long-temps que dura ma tutèle de son fils. Etait-elle animée, 
de quelque vif sentiment, de maternité, par exemple, ses lettres 
étaient sublimes ; mais ordinairement, son style était d’une telle sim- 
plicité, qu’il n’aurait pas fait deviner son grand renom. 

C’était toujours avec enthousiasme qu'elle parlait de son père, 
Mr. Necker. Elle portait son portrait très-haut sur l’épaule gauche, 
en grande parure, comme à la Cour de Russie les dames du Portrait. 

Dans son salon elle tournoyait toujours entre le pouce et 
l’index une rose ou un morceau de papier tortillé. Je regrette de 
ne lui avoir pas demandé la physiologie de cette marotte. 

Je revis chez elle un des plus grands admirateurs de son gé- 
nie, mon ancien camarade de collège Simonde, plus tard Sismondi, 
l’historien des Piépubliques Italiennes du moyen âge. En travaillant 
à ce célèbre ouvrage, Simonde, dont la famille était dauphinoise, 
prit, disaient ses meilleurs amis, la fantaisie de greffer sa race sur 
les nobles Sismondi , de Pise. Ce qui est sûr, du moins, c’est que 
cette greffe lui valut à Genève de sanglants sarcasmes. L’on s’y 
donna même la peine de constater par d’exactes recherches l’illé- 
gitimité de cette puérile prétention. Ce fut après son départ de 
Vienne, que j’appris de Genève la grande sensation que causa l’adop- 
tion de ce second nom. Le fait est que Simonde avait sa sœur 
mariée en Toscane, et que ce (ut chez elle qu’il travailla à son 
grand ouvrage, qui le familiarisa avec les Sismondi. 

Au second passage de l’illustre Corinne par Vienne, je vis Mr. 
Rocca, son second mari, dont, Dieu sait pourquoi! elle ne vou- 


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lut jamais prendre le nom, à l’instar des princesses de maison sou- 
vraine qui se mésallient. Elle n’en eut qu’un fils, mort pulmonique à Nice. 

La nationalité de Corinne était difficile à exprimer d’un seul 
mot. Son grand-père Necker, natif de Brandebourg, devint pro- 
fesseur en droit à Genève, où naquit le célèbre Necker, qui de très- 
bonne heure commença sa carrière financière à Paris, où madame 
de Slaèl vit le jour. En épousant le baron de Slaël-Holstein , elle 
devint Suédoise, ainsi que les enfants issus de ce mariage. On peut 
dire qu’elle n’était française que par son extrait baptistaire. Ni son 
père ni ses enfants ne l’étaient. Mr. Rocca était Genevois. 

Bien que le cœur, l’esprit, la plume de Madame de Staël fussent 
français, elle n’eut pas contre elle à Vienne de plus mauvaises lan- 
gues que celles de quelques vieux émigrés français de l’armée «le 
Coudé , qui à tort et à travers prirent à tache de s’égayer à ses 
dépens. 

Elle ne fut pas présentée à la Cour; mais nos plus grands dig- 
nitaires se firent présenter chez elle. 

Malgré l’admiration que lui inspiraient en général les grandes 
célébrités, madame de Staël ne prôna jamais Napoléon , dont elle 
n’avait eu, disait-elle, qu’à se plaindre. S’élant trouvée à Paris dans 
l’absolue nécessité de demander à Napoléon une audience, relative 
à la succession de son père, elle s’était préparée à répondre à tout 
ce qu’il pourrait lui dire ou lui demander. Mais quelle ne fut pas 

sa surprise, lorsque Sa Majesté Impériale lui dit: 

„Madame, avez-vous nourri tous vos enfants? „Cette question, 
malicieusement appliquée à la prétention de Madame de Staël à la 
beauté de certaines formes, ne fut pas trouvée digne de Napoléon- 
le-Grand. Elle disait, en parlant de lui: ,,Ce n’est pas un homme, 
c’est un système / 4 

Un autre salon fort intéressant était celui de Madame la com- 
tesse Rosalie Rzewuska , née princesse Lubomirska , dont la mère 
avait eu le malheur de déplaire au sanguinaire Robespierre, qui 
lit tomber sa tète sous le fer de la guillotine. Madame Rosalie, 
comme l’appelaient brièvement ses amis, réunissait à un haut de- 
gré le savoir, les vertus, les talents et la beauté. Le Prince de 

Ligne appelait la comtesse la plus belle des grandes et la plus 

grande des belles. Elle attachait plus de prix à voir dans son sa- 


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Ion de grandes célèbrilés que de grands noms et de grands titres. 
M’ayant donné à cet égard carie blanche , elle m’appelait son grand- 
chambellan. Je lui présentai, entre autres, un professeur de bota- 
nique, de Moscou, parlant parfaitement français, qui me parut fort 
distingué. Nous arrivâmes presque les premiers; la comtesse plaça 
le professeur entre elle et moi. Bientôt entre un monsieur boiteux. 
Le professeur demande à voix basse son nom à la comtesse, qui 
lui répond : „C’est de la cryptogamie ; Mr. de Carro vous dira 
le reste/ 4 On peut s’imaginer l’admiration qu’excita dans le disciple 
de Linné ce bon-mot de la comtesse, lorsque je lui racontai que le 
boiteux était un gentilhomme, marié clandestinement à une prin- 
cesse de maison royale (dont le mariage ne fut reconnu que plus 
tard). Cette seule anecdote suffit pour juger l’esprit delà dame de ce 
salon, qui fit pendant plusieurs années le charme de la meilleure so- 
ciété de Vienne, surtout des étrangers. Cette dame vit encore à 
Varsovie. 

Salons de Prague et de Munich. 

A Prague, où je passai plusieurs hivers, le splendide salon des 
princes et princesses de Rohan, auxquels j’apportai des lettres de 
recommandation en 1826 ; le salon de S. E. M. le comte Charles 
de Chotek, grand-bourgrave et président du Gouvernement; ces deux 
salons, dis-je, furent pour moi d’une précieuse ressource, ainsi que 
celui de M. le baron Parish de Senftenberg. 

À Munich, où je passai l’hiver de 1843 — 4, le salon du 
comte Louis Tascher de la Pagerie et de sa nombreuse famille, pré- 
sentait le grand avantage d’être accessible aux savants et aux ar- 
tistes, comme à la plus haute noblesse bavaroise et étrangère. Cette 
famille occupe présentement de hautes dignités à la cour de Na- 
poléon III. 

Je reviens maintenant à Vienne et dirai quelques mots de plu- 
sieurs célébrités avec lesquelles j’eus des relations. 

* 

Sonncnfels, Quarin, Jean de Muller. 

Peu après mon arrivée en 1794 je fus présenté au conseiller 
aulique de Sonnenfels , le bras droit de Joseph II dans ses impor- 
tantes réformes. Il donnait tous les dimanches des soirées de dames 


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et de messieurs. Je lui entendis dire plus d’une fois que l’empereur 
François, quoiqu’encore très-jeune, était l’un des plus savants juris- 
consultes de sa monarchie. 

Je fus aussi présenté au baron de (marin , premier- médecin 
consultant de la Cour, que Joseph II avait créé baron, en récom- 
pense de la franchise avec laquelle il lui avait dit qu'il devait mourir 
dans peu. Le baron donnait des dîners comme un ministre d’Etat 
et à des ministres d’Etat. Ses Aniniadversiones practicœ sont du 
meilleur genre hippocratique. Au premier dîner que j’y fis, se trou- 
vait le comte de Saurau, vice - président de la Police, qui en ma 
qualité de nouvel-arrivé, eut l’extrême obligeance de me demander 
si j’avais déjà visité les prisons et maisons de correction. Il offrit 
de m’y conduire et m’y mena en effet. Devant lui s’ouvrirent à 
l’instant les verroux et les grilles , et j’y vis cinq ou six fameux 
conspirateurs contre la vie de la famille impériale. 

Le baron Quarin, dont la pratique se bornait presque aux con- 
sultations, ne pouvait pas souffrir qu’on le fit chercher pendant 
qu’il faisait sa partie de whist ou d honibre et, autant que possible, 
le public, dont il était le bien-aiiné, se conformait à ce désir. 

J’étais médecin d'un jeune couple anglais, fixé à Vienne , qui 
ne brillait pas par l’harmonie conjugale. Monsieur devait partir pour 
l’Angleterre, au grand déplaisir de madame. J’en ai toujours ignoré la 
raison; mais le fait est qu’il voulait qu’elle fût ivre, quand il mou- 
terait en voiture. Et en eflet il lui fit boire tant de vin de Port qu’il 
atteignit son but. Il fut résolu que, pour se distraire, la jeune femme 
passerait la soirée dans une famille de haute finance, où il y avait 
nombreuse assemblée. Le baron Quarin, qui s’y trouvait à sa 
table de whist, en était un habitué. 

À peine arrivée, la chaleur des appartements, jointe au vin, fer- 
mentent dans la tête de la jeune anglaise; elle commence à battre lat 
campagne. La dame de la maison, voyant cet état, va prier l’illustre 
Esculape de venir au secours de la malheureuse, qui a perdu la 
raison. — „Ce n’est pas moi qui l’ai trouvée ; répondit-il, qu’on aille 
chercher son médecin !“ — On savait où me trouver, et au bout 
d’un quart d’heure, j’étais déjà auprès de la dame; tout m’indiqua 
la cause de son délire. Pour éviter un plus long scandale et pour 
lui donner de meilleurs soins, je lui proposai de la ramener chez 


61 


elle. Je lui offris mon bras, et, restai auprès d’elle jusqu’au retour 
du calme. Elle cuva son vin. Le mari, de retour au bout de six 
semaines, ne m’en parla jamais, ni moi non plus. — M. le baron 
Quarin fut un des mécènes de la vaccination; il ne me rencontrait 
jamais sans parler de l’importance de l’invention, ni sans me dire 
quelque chose de flatteur sur la principale part que j’y avais eue. 
En allemand et en français, son langage était plutôt commun que 
distingué; en latin, il était classique. Il mettait de la dignité à tout 
ce qui était médical, et faisait en toute occasion respecter son état ; ce 
qui n’empêche pas qu’il eut grand tort de refuser son aide à la jeune 
dame anglaise, d'autant qu’il ne s’agissait que de passer d’une 
chambre à l’autre. Jean-Pierre Frank aurait agi différemment. 

Je trouvai aussi au même dîner le célèbre historien de la Con- 
fédération helvétique , Jean de Millier, qui fut très-érudit. Il était 
conseiller au service d’Autriche ; mais il fut quelques années après 
congédié par sa propre faute. On me comprendra. 

Le craniologiste G ail. 

Sans avoir jamais fait une étude spéciale de craniologie, j’eus 
trop d’occasions de voir le docteur Gall en consultations ou ailleurs, 
pour ne pas reconnaître en lui l’homme de génie. Le cours de le- 
çons qu’il donnait souvent en allemand, excita la curiosité de plu- 
sieurs grands personnages , entre autres, de LL. AA. RR. le duc et 
la duchesse de Sudermanie, qui me prièrent de lui demander s’il 
voudrait bien leur expliquer son système en français? Il y con- 
sentit, à condition que j’y serais présent et que je viendrais à son 
aide, si quelques mots lui manquaient. Il s’en tira-à-merveille. 
Ce succès l’engagea à publier son système en allemand et en fran- 
çais, et à me charger de l’édition française. Mais ce fut l’époque 
ou ses adversaires coalisés obtinrent du gouvernement la prohibition 
de son système, comme menant droit au matérialisme. Tout cela, 
à juste titre dégoûta Gall, qui quitta Vienne, pour se rendre à Paris, 
où il n’eut plus besoin de moi. 

Joseph Haydn. 

Mademoiselle Madeleine de Kurzbeck, ma belle-sœur, passait, 
parmi les amateurs pianistes, pour la première de Vienne, et quel- 
ques touristes l’avaient proclamée comme telle dans leurs ouvrages. 


62 


Lorsque Joseph Haydn avait composé quelque nouvelle pièce de mu- 
sique, il venait très-humblement prier mademoiselle Madeleine de 
l’essayer la toute première, parce que, disait-il, il ne pouvait bien 
juger de la bonté de sou travail, que d'après l’extrême délicatesse 
de ses doigts. Presque sans voix l’un et l’autre, ils chantaient né- 
anmoins des duos, qui avaient tout à la fois quelque chose de sé- 
pulcral et de céleste. Haydn dinait souvent dans la maison de Kurz- 
beck, montée sur un grand pied. Très-sujet à répéter toujours la 
même chose, il parlait avec joie des honneurs qu’on lui avait ren- 
dus dans la Grande-Bretagne, dont l’Université d'Oxford l’avait créé 
docteur en musique. Mais voici son histoire favorite 

Etant un jour à Londres tout seul dans sa chambre et assis à 
son clavecin, un monsieur entre, enveloppé dans son menteau, et lui 
demande sans préambule, s’il voudrait composer pour lui une marche? 
Haydn, peu satisfait de sa brusquerie et de l'insignifiance de la de- 
mande, lui répond laconiquement qu’il n’en a pas le temps. — „Mais, 
docteur Haydno fixez-en vous-même le prix.“ — „Cinquante gui- 
nées. “ — „Quand puis-je venir la chercher ? — Dans huit jours; à telle 
heure. “ — Il fut ponctuel, Haydn lui joue sa marche , et Jack Tar 
ravi, au lieu des cinquante guinées demandées, en dépose cent sur 
le clavecin; donne une vigoureuse poignée demain au docteur Haydn, 
qui, ne lui ayant pas demandé son nom, ne l’a jamais su. Il l’a 
supposé marin. 


Le Prince de Ligne. 

A mon arrivée à Vienne, en 1794, j’eus l'honneur d'être pré- 
senté au célèbre Prince de Ligne, qui faisait le charme de plusieurs 
salons. J’eus aussi celui de le voir chez lui à la ville et de déjeûner 
en nombreuse société h sa villa du Kahlenherg. 11 fut toujours envers 
moi d'une amabilité parfaite. J’ai entendu de sa bouche d’innombrables 
calembourgs, qu’il disait gravement et n’en riait que quand les autres 
avaient cessé de rire. Quelques-uns de ces bons-mots volaient d’une 
capitale à l’autre, notamment: le Congrès danse , mais il ne marche 
pas. On sait que le jour avant sa mort, le prince se félicita de ce 
que les funérailles d’un maréchal venaient fort à propos pendant 
le Congrès , épuisé dans tous les genres d’amusements, de fêtes et 
de parades. 


En 1813, un typhus pétéchial, qui me tint dix-sept jours en dé- 
lire, mit ma vie dans le plus grand danger. Le prince fit souvent 
arrêter sa voilure devant ma demeure et envoyait son laquais de- 
mander de mes nouvelles. Un jour qu’on lui fit dire que j’étais ex- 
cessivement mal , S. A. descendit de voiture et monta chez moi, 
pour apprendre au juste comment j’étais. Echappé à la mort, à 
peine fus-je en état de tenir une plume, que j’adressai au Prince 
mes vifs remercîrnents. Il répondit moitié en vers, moitié en prose. 
Ayant été, outre plusieurs consultations avec l’illustre Jean -Pierre 
Frank, très-amicalement traité par le docteur Malfatti, le prince, en 
vertu de la bonne œuvre de ce médecin envers moi, proposa de le 
nommer dorénavant Benfatli. 

Le Prince de Ligne appelait les souverains, qui prenaient part 
aux amusements du Congrès, des Rois en vacance. 

Quand il parlait de Catherine II, il l’appelait Catherine-le-Grand. 

La devise de son écusson était même un jeu de mots de sa façon : 
Quo res cunque cadant stat scmper linea recta. Ses ancêtres ne 
l’avaient jamais portée. C’est du moins ce que Mr. Gœlhals, gé- 
néalogiste et héraldicien de profession, m’a assuré à Bruxelles, où 
je passai l’hiver de 1844. Ses bons-mots étaient quelquefois ma- 
lins; mais quand ils lui venaient à l’esprit; il fallait les dire. En 
société d'hommes, il en disait de grivois, que je m’abstiens de ré- 
péter quoique je me souvienne de plusieurs. 

Lorsqu’au commencement de la Révolution, les Français s’em- 
parèrent de la Belgique, les archives de l'Ordre illustre de la Toison 
d'or furent transportées à Vienne, sous la garde d’un Mr. B., leur 
directeur. Contenant les documents des plus grandes familles de la 
Belgique, plusieurs nobles de ce pays-là, hommes et femmes , qui 
avaient à faire des preuves de seize quartiers, pour obtenir la clef 
de chambellan, la Croix étoilée , divers canonicats, s’adressaient à 
Mr. B., qui avait le renom de forger des quartiers pour ceux dont 
l’arbre généalogique était en défaut. Mr. B., ayant épousé, à un 
âge passablement avancé, une belle et jeune personne, quelqu’un de- 
manda un jour au Prince de Ligne si Mr. B. avait des enfants? — 
„Des enfants ?“ répliqua-t-il. „Ne savez-vous donc pas que Mr. B. 
ne fait autre chose que des pères. ? “ — 


64 

i 

Se trouvant vers le soir dans un sallon avec plusieurs grandes 
dames au moment où la Lune paraissait, le prince en furibond se 
lève de sa chaise et court fermer les volets. ,,Que faites-vous, cher 
Prince, s’écrièrent quelques-unes de ces dames? 44 — ,, Ce que je fais? 
Je veux châtier l’audace de Madame la Lune, qui, avec ses misé- 
rables quatre quartiers, a l’impudence de vouloir se frotter à des 
dames comme vous, qui en comptez 16, 32 et 64, s’il le faut. 

La cour de Londres ayant envoyé à Vienne un ministre plé- 
nipotentiaire, qui était fils d’un chirurgien, plusieurs de nos grandes 
dames considérèrent ce choix comme un manque de respect envers 
l’auguste cour impériale et royale, et en parlèrent dans ce sens au 
prince, qui leur dit gravement: , .Mesdames, je vous assure que 

vous vous trompez. Mr est fils d’un des plus grands saigneurs 

de l’Angleterre.' 44 — Ce jeu de mots n’est traduisible en aucune lan- 
gue à moi connue. 

La comtesse de Roombeck avait un salon très-fréquenté, entre 

T 

autres, par la haute Emigration française. Son amie intime était la 
baronne de Puffendorlf. La comtesse de Roombeck (femme d’un 
gentilhomme belge) était très-grosse. Ayant à un bal masqué chicané 
le Prince de Ligne, il finit par leur dire: „Vous vous trompez, beaux 
masques, si vous croyez que je ne vous connaisse pas. C’est à 
Grotius et Puffendorff ' que j’ai l'honneur de parler. 44 — Ce sobri- 
quet leur resta. 

Un bon ami du Prince de Ligne, le marquis de Bonnay, l’agent 
des Bourbons, fit l’épitaphe suivante du Prince de Ligne, qu’il lui 
remit de son vivant: 

Ci-gît le Prince de Ligne, 

Il est tout de son long couché , 

Il a beaucoup pêché, 

Mais ce n était pas à la ligne. 


Anecdotes Carlsbadoises. 

Dans mes Vingt-huit ans d' observation et d' expérience à Carls- 
bad, je me suis fait un devoir de raconter nombre d’histoires de 
maladies, et surtout d’indiquer celles que nos eaux ne peuvent 
qu’agraver. 

Dans ces Mémoires j’oflrirai au lecteur une macédoine d'anecdo- 
tes, qui donneront l’idée de ce qui s’y passe. Je n'aborderai pas 


65 


la chronique scandaleuse, qui n’est qu’exceptionncllemeut à l’ordre 
du jour, vu que Carlsbad n’est qu’une infirmerie, où l’on vient pour 
Hygiée et non pour Vénus et Bacchus; où la haute gastronomie est 
peu cultivée, et où, sans mourir de faim, l’on ne mange que pour 
vivre plutôt qu’on y vit pour manger. Sans un certain régime, qui 
n’est rien moins que pénible, la cure va mal. Quiconque le trans- 
gresse s’en répont. 

1. Parmi les premiers malades qui me consultèrent en 1826, se 
trouvait une darne française, aussi distinguée par sa naissance 
que par ses vertus. Me promenant un jour avec elle, elle fut pé- 
niblement affectée de l’air maladif et souffreteux d’une femme 
estropiée, dont les vêtements annonçaient la misère. La dame 
me pria de lui remettre, quoiqu’elle ne mandiat pas, un billet de 
cinq florins , qui furent pour la pauvre une béatitude. Nous con- 
tinuâmes notre courte promenade. Lorsque nous revîmes la 
pauvre, la noble dame, se répentant de lui avoir si peu donné, me 
pria d’échanger le billet de cinq contre un de dix florins. 
Ne se doutant pas d’un pareil troc, la pauvre tomba presque en 
syncope, quand je lui redemandai les cinq florins. Mais quand 
elle vit comment ils étaient remplacés, sa joie fut ineffable; elle 
m’assura même qu’ils suffiraient à la faire vivre au moins pen- 
dant dix mois. 

2. Un seigneur Polonais, prodigue de son argent, ou plutôt de son 
or, n’arrivait jamais aux fontaines, sans que nos bouquetières, 
instruites de sa générosité , ne l’assiégeassent, en lui présen- 
tant un bouquet. Il tirait alors un ducat de sa poche, le plaçait 
sur l’ongle du pouce, et en l’appuyant contre son index, le lan- 
çait aussi loin qu’il pouvait. A l’instant toutes ces enfants de 
Flore se précipitaient sur la pièce jaune, et plus la lutte était 
ardente, plus leurs jupons se dérangeaient, plus le prince riait. 
Cette scène se renouvela tous les jours pendant cinq semaines. 
Il n’a laissé aucun imitateur. Je n’eus point à courir après les 
cinquante ducats hollandais, qui furent mon honoraire; il les fit 
passer d’un seul coup de sa main dans la mienne. 

3. Un célèbre Beau de Londres se logea en arrivant ici chez un 
épicier, qui vendait aussi des gobelets de porcelaine. Le com- 

5 


mis du marchand lui en ayant présenté un, il répondit : ,, Dites, 
je vous prie, à votre patron , que je ne suis pas encore réduit 
à boire de l’eau; que je ne bois autre chose que du bon vin, 
et que s’il a du vrai Claret , il peut m'en envoyer une douzaine 
de bouteilles. 11 


f 


4. J’ai donné des soins à un ollicier prussien, venu à Carlsbad dans k 
le plus déplorable état de mélancolie. Sa misanthropie l’ayant i 
meme porté à insulter ses supérieurs, il fut forcé à quitter le 
service. L’éffet de nos eaux sur son physique et son moral fut 
tel, qu’il devint calme, aimable, sociable , et me laissa, en pre- 1 
liant congé, de fort jolis vers sur la clef, qui lui avait ouvert ce 
lieu de béatitude, où le conduisait journellement la vertu de nos t 
eaux. 


5. L’intendant d’un prince allemand , qui préférait parler français, e 
quoiqu’il s’en acquittât assez mal, était fier d’avoir bu nos eaux l 
pendant près de vingt ans. Quoiqu’elles l’eussent guéri, la se- 1 
coude ou troisième armée, il craignait les rechutes. Voulant I 
se qualifier du titre de vétéran , il se nommait toujours le vétéri-l 
nuire de Carlsbad. Je le laissai dans sa douce illusion, sansl 
jamais le corriger. 

6. En 1841, nous vîmes une vingtaine d’acteurs et d’actrices fran-|l 


1 


çais, arriver du Nord, parmi lesquels se trouvait la cé— 5 
lébre tragédienne, Mlle. Georges. Aucun d’eux ne sachant 
un mot d’allemand, leurs difficultés étaient extrêmes. J’en eus 
pitié et leur offris mon assistance. Bientôt tout fut organisé, et, 8 
sur les étroites planches du théâtre thermal, la colossale Demoi- Il 
selle Georges se démenait dans Mer ope, Sémiramis et Macbeth, \\ 
comme elle l’aurait fait au théâtre de la Porte Saint- Martin. 
Mr. IJarel, dirigeait tout cela. C'était un homme de lettres, jadisil 
préfet. La déclamation et la voix convulsive et sanglotante de Mlle JL 
Georges furent plutôt ridiculisées qu'applaudiés ; tant elles ditfé-jîB 
raient du goût tudesque. Aussi ces histrions ambulants fit enljfl 
ils de pitoyables affaires. 

Mc trouvant un jour chez la tragédienne avec cinq ou si> SI 
personnes, elle se lève subitement de son canapé, vient à tno| 1 
comme une flèche, et en me montrant une petite éruption qu'élit® 
avait sur une de ses joues, elle me prie de lui dire ce que j’eiiJ 


67 


pense: „C’est une petite dartre, lui répondis-je. “ — Flattée 

de ce diagnostic, elle s’écrie avec extase Une dartre ? Eh, mon 
Dieu, Monsieur le docteur, cela vient donc de l’Empereur! 44 — 
Il est connu que Napoléon - le - Grand n’avait pas, à la 
Louis XIV et à la Louis XV, des favorites avouées et l’on sait 
qu’il ne se refusait pas des velléités passagères. Mademoi- 
selle Georges , sans doute en conservait un glorieux sou- 
venir. — Du reste, que Napoléon ait eu ou non les dartres 
dont il avait le renom, je puis assurer que Jean-Pierre Frank 
raconte dans ses Mémoires biographiques , dont je suis encore 
dépositaire, comme nous le verrons bientôt, que lorsqu’en 1809, 
Napoléon voulut à Vienne l’enrôler au service de France pour 
diriger le département médical; Sa Majesté le reçut \lans son bain 
à Schônbrunn, nu comme la main, et que Frank admira la 
beauté et la pureté da sa peau. Il refusa la grande place que ce 
souverain lui offrit, comme incompatible avec son âge et ses in- 
firmités. 

7. C’est à juste titre qu’on nomme Carlsbad le chef-lieu de V hypo- 
condrie. J’y ai même connu, en 1830, un médecin prussien 
âgé de 50 ans, très-instruit, parlant bien de toutes choses étran- 
gères à sa monomanie, et d’une société fort argréable, mais qui 
s'était malheureusement mis en tête, qu’une fourmillière d'asca- 
rides avait abandonné son rectum pour venir se nicher sous son 
sternum , d’où ils ne tarderaient pas à s’emparer de son cerceau. 
Son agitation empirant de jour en jour, nous l’engageâmes à 
quitter Carlsbad. 

J’ai connu, non ici, mais à Genève, un homme respectable, et 
raisonnable d’ailleurs, que la vue d’une poule laisait frissonner, 
parce que, s’imagineant être un grain de blé, il tremblait qu’elle 
ne le gobât. 

L Un autre médecin, très-savant, était convaincu que ses muscles 
s’ossifiaient graduellement. Il se fâchait contre ses confrères, 
lorsqu’ils l’assuraient que celte ossification était incompatible 
avec l’aisance de sa marche et la longueur de ses promenades. 
Ces deux cas prouvent malheureusement trop bien, que les con- 
naissances médicales les mieux basées ne mettent pas toujours 
à l’abri de ce que les Allemands nomment un Steck-pferd , les 


I 


08 


Anglais un hobby-horse et les Français une marotte , une manie. 
Pauvre humanité! 

9. Tous les peuples de la terre ont pour les sources minérales un j 
respect religieux; partout on les a ornées de temples; les j[ 
Pavons les consacraient à des dieux et à des déesses; chez les 
Juils et les Mahométans les ablutions font partie des pratiques 
religieuses; les poètes, les historiens, les médecins, ont rendu >i 
hommage à ce pieux sentiment, que les siècles n’ont pas ailiédi. 

Je me souviens, entre autres, de deux personnages de haute pi 
naissance, dont l’un était ecclésiastique et fixait spécialement ‘ 
l’attention publique, lesquels, en prenant leur premier gobelet au 
Mühlbrunn , y mirent une jovialité bachique, que les autres bu- <1 
veurs d’eau auraient trouvée convenable en sablant du cham- ni 
pagne; mais nullement en buvant nos thermes, que Lobkowitz nomme il 
Fons sacer. 


10. Pour prouver le danger des instructions que quelques médecins !i|j 
donnent aux malades, qui veulent se traiter eux-mêmes; je dirai Si 
d’abord, que, s’ils sont munis d'un attestât de pauvreté, ils trou- ijf 
veront toujours et sans peine un médecin qui les soigne gratuite- I 
ment. — S’ils sont à leur aise, l’honoraire n’est pas ruineux.il 
Ce goût d’autojalrie ou de camaraderie, en suivant les conseils)! 
d’amis toujours plus ou moins ignorants, est quelquefois funeste, 4 
J’en citerai un exemple affreux. — Un malade arriva en 1831,(1 
muni de longues instructions qu’il tenait d’un médecin fort en 1 


vogue, qui en était fort amateur: Au bas de ces instructions, || 


il y avait en Postscriptum: si cependant, il vous survenait quel- \ 
que accident; adressez-vous au docteur * * *. Ce malade bulll 
en effet l’eau minérale; mais en chambre pendant une semaine. Il 
Dès-lors il lui fut impossible de continuer, même de se levertl 
dans la journée. La fièvre, le délire, tout devint véhément et n 
alarmant. La famille, chez laquelle il logeait, trouvant sur lait 
table du malade les instructions d’après lesquelles il s’était di- j 




f v ? 


vit que j’étais le médecin auquel il avait été recommandéil 


en cas d'accident, et m’appela. C'était un typhus, avec le plus con-:| 
stant délire. Je ne le vis que deux fois, vu que bientôt il ren- 
dit l’àme. Un typhus peut être mortel à Carlsbad comme ailleurs ;) | 
mais il est certain que l’usage de l’eau sans direction quelcon- > 


69 


que ne peut qu’empirer le mal et accélérer la fin, et que, si 
j’eusse été appelé à l’arrivée du malade, mon premier soin eût 
été de lui défendre la cure, tant que dureraient les symptômes 
de fièvre. 

il. Un malade m’apporta à onze heures du soir et me réveilla pour 
me faire voir ce qu’il croyait des calculs biliaires, dont il avait 
une peur excessive. Ayant reconnu à la lumière de deux bou- 
gies que c’étaient des fragments d’une poire mal digérée, je lui 
demandai s’il ne dînait pas à la Salle de Saxe? Ne comprenant 
pas ce que ce Restaurant avait de commun avec mon diag- 
nostic, je lui dis que je savais qu’on y servait tous les jours 
une très bonne compote de poires, dont je croyais trouver des 
fragments. Le lendemain un opticien et un fort microscope con- 
firmèrent mon diagnostic, et le malade fut au comble du bonheur. 

12.11 y a 25 ans et rien n’a changé dès lors à cet égard, que des 
joueurs connus arrivèrent à Carlsbad dans l’espoir d’engager les 
autorités à leur permettre d’y ouvrir publiquement une maison 
de jeux de hasard. Sans les faire comparaître, et avant même 
qu’ils eussent commencé leurs démarches, le Commissaire de 
police délégué ici pendant la saison des eaux, épia le moment 
où ces projecteurs de tripot ne se trouvaient pas chez eux, pour 
leur laisser sa carte de visite. Comprenant fort bien le sens de 
cette politesse, ils s’éloignèrent de Carlsbad et n’y revinrent plus. 

Quatre-vingt-cinq ans passés a l’abri de la pipe. 

Le régné végétal n’a produit aucune feuille, qui ail eu sur les 
habitudes sociales une aussi grande influence que l 'herbe de Nicot , 
c’est-à dire le tabac. Je parle du tabac à fumer, qui affecte le fu- 
meur et ses voisins, tandis que le tabac à priser n’affecte que le 
priseur. Sans examiner médicalement les effets que la fumée peut 
avoir sur la santé de ceux qui font de leur bouche un tuyau de 
cheminée, je dirai néanmoins que celte vapeur, appliquée à la partie 
«supérieure du canal intestinal, ravive et délecte le fumeur, tandis 
que injectée à l’autre extrémité du même canal, elle y lue sans pitié 
i ni miséricorde, ces phalanges de petits vers blancs, nommés asca- 
rides . , qui ont quelquefois l’audace de s’y nicher. Ne voyons-nous 
| pas les apprentifs fumeurs atteints de vertige, de nausées, de dé- 


70 


faillances? Marchand, valet de chambre de Napoléon, ne nous 
raconte-t-il pas dans ses Mémoires, que son glorieux maître, si rémar- 
quable par l’énergie de sa volonté, tomba en défaillance, en fumant, 
pour la première lois de sa vie, une pipe que le Pacha d’Egypte 
lui avait présentée en témoignage de bonne harmonie? 


Les gouvernements , qui savent tirer de si grands revenus de 
l’impôt du tabac, sont les seuls aux quels cette herbe narcotique offre 
un vrai bienfait. Mais n’entraîne-t-elle pas une immense perte de 
temps? et sa vapeur n’est-elle pas un fléau réel? 

Le roi d’Angleterre, Jaques I, ne considérait-il pas le tabac 
comme une substance procréée par les démons pour les non-fu- 
meurs ? Cette narcotique vapeur n’a-t-elle pas changé la Société? 
Un pilier de tabagie ne dèserte-t— il pas les salons? 

Qu’en sera-t-il dans l’autre monde? Le tabac y croîtra-t-il? 
L’aura-t-on au Paradis ou en Enfer ? 

À Genève je ne vis la pipe que dans la bouche des fendeurs 
de bois, des balayeurs de rues, des chareliers. Maintenant grands 
et petits fument sur les bords du lac Léman et du Rhône, comme 
sur ceux de la Seine et de la Loire, du Rhin et du Danube, de la 
Moldau et de la Tèple. 

Mon aversion pour cette fumée, qui me donne des vertiges, 
qui irrite mes yeux, est telle, que je n’ai de ma vie mis les pieds 
dans une tabagie. En épanchant ma bile contre ce malheureux 
usage, je sais fort bien que je prêche dans le désert. Aussi n’est- 
ce qu’historiquement que j’en parle. C’est dans ce sens que je ra- 
conterai les deux anecdotes suivantes, qui prouvent que dans ma 
ville natale on attachait à l’usage de la pipe une vraie derogeanee. 
Pendant mes études en Ecosse, celle fumée était presque inconnue. 


Lorsqu'on 1788 je fus nommé à Genève membre d’un Comité, 
chargé d’y fonder un cercle permanent parmi les jeunes gens de 
mon âge, nous louâmes une chambre de plus, en cas, disions-nous, 
que quelque voyageur allemand nous serait présenté, à qui la fan- 
taisie, pourrait venir de fumer une pipe. Pendant les deux an- 
nées que je restai encore à Genève, jamais personne ne lit 

ouvrir celle chambre, qui est bien sûrement aujourd’hui la plus fré- 

quentée du cercle de la Petite Maison Sellon. 


71 


Lorsque j’eus achevé mes études à Edimbourg- en 1793, mou 
excellente mère, brûlant d’impatience de me revoir, voulut apprendre 
au juste le jour de mon passage par Bâle, pour y venir à ma ren- 
contre. Tout fut si bien combiné, qu’elle arriva de Genève 
un quart d'heure avant moi, elle dans sa propre voiture, et moi avec 
un veturino. J’eus pour compagnon de voyage un vieux Suisse, 
qui de Londres à Bâle n'avait pas cessé de fumer et par consé- 
quent d’empuanter mes vêtements. Aussitôt que ma mère et moi 
nous sommes reconnus, nous couvrons dans les bras l’un de l’autre. 
Mais quel ne fut pas mon étonnement de me sentir repoussé avec 
horreur par cette tendre mère, qui s’écria en flairant le tabac dont 
j’étais saturé: „Ah ! malheureux, vous avez appris à fumer en An- 
gleterre!“ — „Vous vous trompez, chère et bonne Maman; voilà le 
seul coupable, lui dis-je, en lui montrant le vieux fumeur. Sous ce 
rapport, je reviens d’Angleterre aussi pur que je vous ai quittée. “ 
„Ah, mille pardons, mon ejifant ! viens donc que je t’embrasse !“ — 
Cette scène nous prouve suflisamment qu’en 1793 un jeune homme 
de bonne maison était presque déshonoré, s’il pratiquait un usage 
qui maintenant est presque du bon ton. 


Deux Potentats, deux vers et un savant. 

L’anecdote suivante, qui eut lieu pendant le Congrès de Vienne, 
aurait dû être insérée dans l’article de ces Mémoires oû je parle 
de cette illustre assemblée de souverains et de ministres. Mais l'ayant 
oublié, j’aime mieux lui assigner une place moins convenable, que 
d’en priver mes lecteurs. 

Carlsbad d’ailleurs a eu aussi ses Congrès. En 1712, Pierre- 
le-Grand, avec Leibnitz et un nombreux Corps Diplomatique, y tra- 
vaillèrent aux réformes de son vaste empire; et en 1819 toutes les 
cours germaniques choisirent notre ville thermale pour régler les 
grandes affaires de l’époque. 

Nous avons vu p. 60, que l’empereur François était prolondé- 
inent versé dans les lois de sa anarchie; et le défunt chevalier 
de Schreibers, directeur en chef les divers Cabinets et Musées im- 
périaux de Vienne, m’a assuré que Sa Majesté en connaissait toutes 
les pièces rares et remarquables. Ce savoir fut cause que, lorsque 


72 


l’empereur Alexandre, pendant le Congrès, voulut passer en revue 
ces diverses collections, François I lui offrit d’être son Cicerone. 
Il s’y trouvait, entre autres, une collection de vers, conservés à l’es- 
prit de vin, dont le docteur Bremser, tres-savant dans cette branche 
de l’histoire naturelle, avait été le créateur, et dont il restait le con- 
servateur. On voyait dans un de ces bocaux une paire de vers in 
flagrante delicto ; ce qui réduisait à néant le système de génération 
Spontanée , si chaudement combattu par ce savant. Lorsque les 
deux Potentats se trouvèrent près du précieux bocal, Tardent Brem- 
ser s’oublia au point de saisir vigoureusement le bras de l’Auto- 
crate de Toutes les Russies, de le tirer vers l’objet de son ad- 
miration, en s’écriant à haute voix: „Venez, venez, Sire, que je 

montre à Votre Majesté un phénomène de la nature, qui à mes yeux 
a plus de valeur que vos deux vastes empires !“ — Alexandre, sur- 
pris de tant de férveur et de hardiesse, se tourne vers l’empereur 
François et lui demande „Si ce Monsieur-là est fou? u — „Tant 
s'en faut, répondit le monarque ; mais il est un peu enthousiaste 
de son métier. 


Le comte Charles de Chotek. 

L’époque de l’administration de la Bohème par S. E. Mr. le 
comte Charles Chotek a été fidèlement décrite par Mr. le conseiller 
de Cercle Paul-Aloys Klar, de Prague, dans la Libussa de 1853. — 
Je ferai chorus avec lui en disant ici ce qu’ont été dans mon humble 
sphère, hors de tout service public, mes relations avec cet habile 
et excellent homme. 

M’étant, à l’arrivée du comte Chotek, présenté chez lui à 
Carlsbad, en 1827, ses premières paroles furent: „Vous savez ma- 
nier la plume et en plus d’une langue. J’espère que vous voudrez 
bien remédier à l’impardonnable apathie de vos confrères, qui s’op- 
posent à toute espèce de progrès scientifique, que je voudrais en- 
courager à Carlsbad. Je vous prie d’avoir soiu de l’intellectuel; 
j’aurai soin du matériel. 44 — „V. E. sait sans doute, répondis-je, que 
j’ai débuté par établir des bains de vapeur, et que je travaille à une 
monographie française de nos Thermes, seul moyen de les faire 
mieux connaître aux étrangers. 44 

Le comte me pria aussi de visiter Teplitz, Marienbad et Fran- 
zensbad; de lui communiquer mes observations sur ces établisse- 


73 


inents, et de stimuler les médecins, que je croirais capables de 
faire chacun dans sa sphère ce que je faisais dans la mienne. Le 
docteur Heidler ne sut pas plus tôt que je me ferais un plaisir de 
corriger son manuscrit, qu’il se décida à écrire en français sur Marien- 
bad, et qu’il passa une partie de l’hiver suivant à Prague, que j'ha- 
bitais, dans ce seul but. — En 1847 tout ce qui figure en français 
et en anglais dans les Vues des quatre principaux Bains de la Bo- 
hèrne , tout cela fut traduit par moi dans ces deux langues. 

Dès mon retour à Prague mes relations avec M. le comte de 
Chotek s’établirent de la manière la plus franche, la plus agréable 
et la plus satisfaisante, nous étions d’accord dans nos opinions. 
Jamais je ne lui adressai une requête en forme. Quelques lignes 
écrites en français, suffisaient pour lui indiquer ce que je désirais 
voir améliorer. 

Rien, entre autres, ne fit à M. le grand-bourgrave autant de 
plaisir que tout ce que je lui communiquai sur les magnifiques 
hexamètres de Lobkowitz In Thermas Caroli IV. Il en comprit 
toute l’importance pour le renom passé et avenir de Carlsbad. 

L’immensité de ses affaires ne l’empêchait jamais de se réjouir, 
quand je faisais quelque trouvaille, telles que les médailles de Wenzel 
Payr , le Journal de l’archiduc Ferdinand du Tirol et de Philippine 
Yelsern et autres choses dont j’ai déjà parlé, p. 52 et suiv. 

S. E. comprit à merveille l’importance présente et future de 
mes Almanachs. Ayant appris que l’employé chargé de leurs cen- 
sure n’était pas très-versé dans la langue française, et qu’il me 
rayait quelquefois des passages qui n’avaient rien d’inconvenant, S. E. 
m’offrit d'être mon unique censeur. Pendant le voyage qu’EIle fit 
en Italie, l’ordre fut donné d'envoyer à sa suite les M.S. que je re- 
mettais à Prague au Bureau Présidial. J’en reçusuns igné Imprimatur : 

au pied de ta Colonne Trajane 

C li o te k. 

M. le chevalier de Brème, ministre de Sardaigne, homme très- 
pieux, auquel je donnais des soins, m’exprima un jour son chagrin 
de ne pas trouver à notre paroisse un prêtre qui sût assez bien le 
français, pour entendre sa confession. Je lui promis d'en écrire à 
M. le Grand-Bourgrave, qui eut à l’instant une conférence avec le 


7-4 


Très-Révérend grand-maître de l’Ordre Sacré et militaire des chevaliers 
Porte-Croix avec l’Etoile rouge. Il fut décidé que dorénavant une 
douzaine d’élèves (Alumnï) dudit Ordre suivraient le cours de lan- 
gue française à l’Université de Prague. Dès lors, les Catholiques qui 
ne savent pas l’allemand, peuvent trouver dans les Bains de la Bohème 
un confesseur qui les comprend. La première fois que les Anglais 
eurent à Carlsbad leur service divin, M. le comte Chol.ek, ayant 
appris qu’il leur manquait un tapis pour la table sur laquelle- de- 
vaient être placés les livres nécessaires au service, leur envoya un 
tapis de velours, brodé par madame la comtesse de Chotek. La 
Congrégation anglaise fut touchée de cet acte d’hospitalité et de 
tolérance religieuse. M’ayant demandé les formalités à observer 
dans la réponse qui devait exprimer leur gratitude, je leur dis : 

,, Ecrivez en anglais: son Excellence le sait, et comme si c’était au 
Lord-Lieutenant de l’Irlande. “ 

Lorsque Miss Adélaïde Kemble, chanteuse du premier ordre, 
et son père, Mr. Charles Kemble, célèbre tragédien, arrivèrent à Carls- 
bad, en 1837, pour leur santé, je m’empressai de les présenter à 
Mr. le comte et à madame la comtesse de Chotek, qui s’y trouvaient, 
ainsi que LL. MM. le roi et la reine de flannovre. Ils donnèrent 
une charmante soirée musicale. Miss Ivemble y chanta à ravir; le 
grand-bourgrave l’accompagna au clavecin, le roi Ernest I se tint 
debout derrière eux, pour tourner la feuille. Quel trio! 

Lorsqu’en 1835 j’écrivis à l’usage des médecins et des mala- 
des anglais, mon premier Essay sur les Eaux de Carlsbad, M. le 

Grand-Bourgrave engagea la municipalité à en porter les frais, et 

lui-même, de son côté, en envoya officiellement à toutes les am- 
bassades et légations Autrichiennes, pour le répandre de leur mieux. 

La permission que j’ai donnée à tout habitant, qui a quelque 
annonce ou affiche à faire imprimer en français ou en anglais , de 

s’adresser à moi pour les corriger, faisait le plus grand plaisir au 

comte Chotek, qui m’écrivait: „.le vous remercie de toute la peine 

que vous vous donnez. Je déteste qu'on rie à nos dépens, en quoi 
que^ce soit.“ 

Jadis , et en vers et en prose, on n'entendait que des jéré- 
miades sur l'état des routes qui conduisaient à Carlsbad, surtout de 
Saxe en Bohème. Cette importante amélioration, dont, le comte 


i J 


Chotek s’occupa particulièrement, a changé ccs 
nédiotions. 


lamentations en bé- 


Joseph cl Jean-Pierre Frank. 

En 1833, Joseph Frank vint à Carlsbad pour sa santé, forte- 
ment délabrée. Il m’apprit que depuis nombre d’années il travaillait 
aux Mémoires biographiques de son père et aux siens, qui ne de- 
vaient paraître qu’outre-tombe. Il me dit avoir choisi la langue fran- 
çaise comme la plus universelle, à cause delà renommée européenne 
de feu son père. Il me pria de lui dire avec la franchise d’un an- 
cien confrère et ami ce que je pensais de son style. J’en corrigeai 
la première feuille, qui le convainquit que ce manuscrit avait abso- 
lument besoin de lime et de ciseaux. Nous passâmes l’hiver suivant 
à Prague à corriger le manuscrit, et un autre hiver à Dresde. Jo- 
seph Frank retourna à sa villa sur les bords du lac de Corne. Il 
continua la rédaction des Mémoires presque jusqu’à sa mort (18 dé- 
cembre 1842). Sa femme ne me les envoya que quelques années 
après, en me priant de chercher un éditeur; ce qui ne m'a pas 
encore réussi. 

Madame Frank étant aussi morte, je reste dépositaire et plé- 
nipotentiaire de ces Mémoires. 

La vie de ces deux médecins remplissant l’espace d'un siècle 
moins trois ans (1745 à 1842), depuis la naissance de Jean-Pierre 
jusqu’à la mort de Joseph; les Mémoires n’ont pu être brefs, ils 
exigeront de quatre à cinq volumes 8 0, 

On ne saurait les comparer à d’autres biographies médicales. 
Une destinée sans pareille en plaça pour un temps les auteurs en 
Allemagne et en Italie, puis en Pologne et en Russie, dans les uni- 
versités de Gôllingue, de Pavie, de Vienne, de Wilna et de St. Peters- 
bourg. Leur pratique privée et très-étendue les mit en contact 
avec des personnes de toutes classes. Ils eurent les relations les 
plus importantes et les plus variées avec de puissants Souverains, 
d’illustres prélats, hommes d’Etat, guerriers, savants, artistes. L’ouvrage 
lui-même contient des lettres de plusieurs grands personnages sur 
les sujets les plus intéressants. On y voit figurer, outre un pape 
et des cardinaux, trois empereurs autrichiens, Joseph IL, Léopold II. 
et François, ainsi que plusieurs princes et princesses de leur auguste 


76 


maison, tels que l’archiduc Ferdinand, grand-duc de Toscane, l’illustre 
archiduc Charles, le savant archiduc Jean, le cardinal archiduc 
Rodolphe, etc. etc.; les Czars Alexandre et Nicolas, deux Czarines 
et le grand-duc Constantin; l’empereur Napoléon, Marie-Louise et 
le duc de Reichstadt; le roi Louis de Hollande, la reine Murat, la 
princesse Elise Bacciochi, et plusieurs autres Napoléonides encore 
vivants; Louis XVIII, Charles X, le duc et la duchesse d’Angoulème, 
le duc de Bordeaux; le roi Maximilien de Bavière, le margrave 
Chrétien-Frédéric de Bade; les présents rois de Sardaigne et de Na- 
ples, la Reine-mère Isabelle d'Espagne et Don Miguel de Porlugul. 
La Vie de Joseph Frank est pleine de détails intéressants sur 
plusieurs maladies singulières qu’il a traitées, sur ses divers voya- 
ges et sur son séjour en Pologne et en Russie; sur l’université 
de VVilna, sur les manières et les mœurs des memes contrées à des 
époques différentes. On y trouve d’innombrables anecdotes rela- 
tives à la musique et au théâtre, qu’il aima passionnément et qui 
eurent une grande influence sur sa vie. 

Dans ces Mémoires d’outre-lombe il n’a jamais dit que la plus 
pure vérité; et complètement satisfait la curiosité de ses lecteurs. 
Les anecdotes de toutes sortes y abondent. Cet ouvrage, on peut 
le dire, convient à tout homme et à toute femme d’une éduca- 
tion libérale. La pédanterie en est exclue, et la médecine y est 
traitée d’une manière intelligible à tous les dégrès de capacité. Ces 
mémoires me paraissent surtout instructifs pour les médecins de 
grands personnages, et amusant pour les gens du monde. 

Les maux compliqués de Joseph Frank étaient des calculs 
urinaires, des varices, la goûte et des dartres. 

V Encyclopédie des Sciences Médicales par MM. Alibert, Barbier 
et Bayle, à l’occasion de la traduction française des Praxeos medicœ 
Prœcepta, Lipziæ 1812 — 1832 de Joseph Frank, en onze volumes, 
contient des éloges de lui, auxquels je réfère mes lecteurs. 

Quant à Jean-Pierre Frank, j’ai eu trop d’occasions de le juger 
personnellement pendant son séjour à Vienne, pour avoir besoin 
d’emprunter à qui que ce soit son oraison funèbre. 

Durant la seconde moitié du 18. siècle et le commencement 
du 19 e> la médéeine n’a certainement pas à se glorifier d'un plus 
beau nom que celui de Jean-Pierre Frank. On a dit beaucoup en 


77 


son honneur et gloire, en le nommant le Père de la Police Médicale. 
Je me bornerai à dire que dans le courant de mes soixante années 
de pratique à Vienne, à Prague et à Carlsbad, sans parler de quel- 
ques villes d’Allemagne, que j’ai habitées pendant l’hiver, j’ai eu l’occa- 
sion de connaître les plus illustres médecins; mais que je ne me souviens 
d’aucun qui ait réuni à un si haut degré tout ce qu’on entend en 
général par un grand médecin. Une inépuisable érudition, médicale 
et littéraire, sans la moindre pédanterie; une étonnante mémoire, 
une parfaite élégance en écrivant allemand, italien et français. 

Il parlait de tout avec la plus grande clarté. Sa figure était impo- 
sante, ses manières très-affables. Il accueillait et traitait le pauvre 
avec la même attention que le riche. En un mot, il réunissait toutes 
ces qualités que nous aimons à rencontrer dans le médecin, dans 
l’homme d’Etat, et dans ce que les Anglais appellent a perfect 
Gentleman. J’ai eu à Vienne de nombreuses occasions de juger de 
ses mérites dans des circonstances délicates. Je me suis toujours 
étonné de trouver tant de savoir réuni à la simplicité hippocratique. 

Sit patri et filio terra levis. 

Je termine cette notice par une singulière anecdote, qui eut 
lieu entre Jean-Pierre Frank et moi, dans laquelle, même en se 
trompant, il montra toute la noblesse de son caractère : 

Une noble fiancée, dont la famille, établie à Vienne, passait 
l’été aux Bains de Baden, fut saisie de violentes douleurs intestinales. 
N’ayant jamais employé aucun des médecins de l’endroit, et quoique 
ayant besoin du plus prompt secours, elle voulut absolument, parce qu’à 
Vienne j’étais son médecin, qu’on me fit chercher. Ses parents y 
consentirent; on m’envoya une voilure en toute hâte. À peine était- 
elle partie, que la mère de la malade apprit que l’illustre Jean-Pierre 
Frank venait d’arriver à Baden, pour prendre congé de S. M. l’empereur 
François, dont il quittait le service pour celui de l’université de Wilna. 
Ayant renoncé à celui de l’empereur d’Autriche, en conséquence de 
toutes les vexations et persécutions, que ses ennemis lui avaient fait 
éprouver, on conçoit que cette audience de congé ait pu boulever- 
ser un homme d'un caractère aussi sensible. C’est dans ce critique 
moment qu’il passa du cabinet de l’empereur à la chambre de la 
malade, que l’agitation de son esprit ne lui permit pas de bien exa- 
miner. Quoi qu'il en soit, ne voyant dans son mal qu'une légère 


78 


affection nerveuse, il prescrivit une potion calmante et tranquillisa 
la malade et ses parents. — J’arrive quatre ou cinq heures après; 
la mère toute radieuse vient au devant de moi et me conte que 
l’illustre Frank leur était comme tombé du ciel, pour les tranquilliser 
sur l’étal de la malade. Je fus conduit auprès d’elle, et à mon ex- 
trême surprise je lui trouvai tous les symptômes d’une inflamma- 
tion intestinale, qui exigeaient sans délai un traitement antiphlogisti- 
que. Je lis comprendre à l’excellente mère tout ce que ma posi- 
tion avait de critique, pour un jeune médecin, de prescrire un traité— 
ment tout-à-fait opposé à celui que venait d’ordonner l’une des 
plus grandes autorités médicales de l’Europe. La comtesse, voyant 
l’assurance avec laquelle j'avais caractérisé le mal de sa fille, me 
dit: „Je comprends votre position et vous plains de tout mon cœur; 
mais agissez en toute liberté. “ La malade fut saignée et traitée 
comme l’exigeait une entérite bien prononcée. Le résultat justifia 
mon diagnostic. Des évacuations critiques survinrent, et tout alla à 
souhait. Baden fourmillant alors de tout ce que la Cour de Vienne 
avait de plus brillant, la maladie de la noble fiancée, la hardiesse 
que j’avais mise à contredire l'illustre Frank, m’exposèrent aux 
gloses les plus sévères. Je restai trois jours à Baden. Mais le danger 
une fois passé on me prôna et en vers et en prose. Je fus même com- 
paré ci Fernand Cortez, qui après son débarquement brûla sa flotte 
pour s’ôter tout moyen de retraite. Mais qu’eût-on dit de moi , si 
le succès n’avait pas justifié mon audace ? 

Comment Frank prit-il ma conduite? — Admirablement. 

Au moment même où j’adoptai un traitement opposé au sien , je 
lui envoyai une estafette à Vienne, pour l’en instruire. Sa réponse 
fut digne de lui , m’assurant, en m’en remerciant de tout son cœur, 
que j avais agi envers lui comme il aurait agi envers moi en cas 
pareil; en un mot, sa réponse fut de la plus noble amabilité. Son 
erreur de diagnostic se conçoit dans une émotion pareille à la sienne. 

Mr. de Chateaubriand. 

La plus intéressante rencontre que m’ait offert Carlsbad, dans 
le cornant des 29 années que jy ai passées, fut incontestablement 
celle de M. le vicomte de ( hateaubriand, venu ici. au mois de mai 
1833, pour avoir une entrevue avec S. A. B. Madame la duchesse 


79 


d'Angoulètne, ayant eu l’honneur d’être son Cicerone auprès de 
chacune de nos Ondines, ce fut en présence du furieux et débon- 
naire Sprudel, que je Jui expliquai l’origine thermale du nom Bourbons . 
J’appris donc au chaleureux ami de ces princes proscrits, que les 
anciens Gaulois avaient une déesse des Thermes, nommée Vorvonne; 
qu’on avait trouvé à Bourbonne- les-Bains une inscription votive, dans 
laquelle le Romain C. Jatinius rendait grâce à la déesse Vorvonne 
de la guérison de sa fille Cocilie par l'usage des eaux; que des 
statuettes et des urnes avaient été trouvées dans l’endroit, qui con- 
firment sans réplique que Vorvonne était la déesse des Thermes 
de la Gaule; Bourbonne- les-Bains s’écrivait jadis Borbonne, Vervonne 
ou Vorvonne, qui veut dire en langue celtique chaude fontaine, de 
vero chaud, et non, fontaine. Telle est l’origine de trois villes de 
France, Bourbonne - les - Bains , Bourbon - l’Archambaud , Bourbon- 
Lancy ; par conséquent celle du nom delà maison royale de Bourbon. 

A ma grande surprise, cette étymologie, quoique exactement 
racontée dans le Précis historique sur les eaux minérales les plus 
usitées , par Alibert, médecin de Louis XVIII. et de Charles X., était 
aussi inconnue au savant Chateaubriand qu’à madame la duchesse 
d’Angoulème. 

En passant le petit pont voisin du Sprudel, nous vîmes (ce qui 
est aboli depuis 1849) des bouchers qui épilaient des cochons au Sprudel 
et des servantes qui y échaudaient et y plumaient de la volaille. 
Ayant demandé à Mr. de Chateaubriand s’il savait quelle ville de 
France tirait son nom de cet usage, il m’avoua n’en pas savoir 
davantage que de l’origine du nom des Bourbons. Je lui racontai 
donc, encore d’après Alibert, que la ville thermale de Plombières 
en Lorraine fut nommée Plumaria (ex pluma), et qu’avec le temps 
on fit de Plumières, Plomières et Plombières, sans que le plomb y 
eut eu la moindre part. Mr. de Chateaubriand rit de bon coeur de 
sa propre ignorance. Je le fis rire aussi, en lui racontant l’anec- 
dote suivante. 

Un de nos marchands du Wiese, auquel je montrai Mr. de 
Chateaubriand au moment où il entrait dans un de nos beaux maga- 
sins de verreries, me répondit naïvement: y Eh, que m'importe Mr. 
de Chateaubriand, quand il est dans la boutique d’un autre !“ 


80 


Je me gardai bien de rappeler à l’auteur du Génie du Christia- 
nisme et des Martyrs le malheureux sort des Bourbons, ses amis et 
ses maîtres, qu’il venait voir dans l’exil: Charles X., le duc d'Angou- 
lème et le duc de Bordeaux à Teplitz ; madame la duchesse d’Angou- 
lème et sa nièce Mademoiselle (maintenant duchesse douairière de 
Luques) à Carlsbad. Je lui fis seulement observer que la déesse 
des Thermes de la Gaule avait fort mal protégé les Bourbons, qui 
tiennent d’elle leur nom, et qui, quoique leur marain les a traités 
en marâtre. 

Si en 1833 j’avais su tout ce que j’appris en 1836 sur les 
infortunes de Louis XVII., et sur ceux qui en furent les auteurs, 
c’est-à-dire, ses deux oncles, Louis XVIII. et Charles X., il est pro- 
bable que j’aurais tenu à Mr. de Chateaubriand un autre langage, et 
que je me serais permis de lui dire, que la chute des Bourbons 
n’était qu’un juste châtiment de leurs méfaits. 

Etymologie du nom de Napoléon I. 

Si , après avoir instruit Mr. de Chateaubriand de l’origine 
thermale du nom des Bourbons, j’avais su en 1833 ce que je n’ai 
appris qu’en 1846, sur le nom de Napoléon J, je lui aurais proba- 
blement raconté à cet égard ce qu'il ignorait certainement, puisque 
c’est uniquement basé sur une étymologie Slave. 

Depuis longtemps on expliquait en Bohème comment le nom 
Slave de celui qu’on se plut à appeler l'homme du destin , exprime 
sa gloire militaire. 

Na pôle on I (pervni) 

Sur le champ lui le premier . 

(de bataille). 

Celte singulière observation philologique, faite par des savants 
slaves du premier rang, entre autres, par Winaricky, est des plus 
frappantes. Bien jusqu’à présent ne m’indique qu'elle soit connue 
en France, et si elle l’était, ce ne serait que par mon Almanach de 
1845, ch. XVIII. Napoléon lui-même en eût été probablement flatté, 
et ses adulateurs auraient fortement fait mousser cette remarquable 
coïncidence de nom et de gloire. Qui sait même s’il n’en eût pas 
adroitement profité dans ses rapports politiques et guerriers avec les 


81 


populations slaves? D’un autre côté, si cette interprétation était 
flatteuse pour la personne et pour le règne de Napoléon Premier, 
elle aurait été de fort mauvais augure pour ses successeurs homo- 
nymes. Un empereur des Français, désigné par son nom, comme 
le second , le troisième , voire même le dix-huitième sur le champ 
de bataille , eût fourni à coup sûr matière à raillerie. 

Le peuple Bohème, après la paix d’Amiens, lorsque le nom de 
Napoléon remplaça celui de Buonaparte, qui leur avait été inin- 
telligible, en fut comme électrisé. Les paysans pensaient que ce 
nom était celui de l’homme qui devait illustrer leur état et les dé- 
livrer de leurs corvées. Ils lui étaient si sincèrement dévoués que 
meme les autorités et les employés ne savaient quelquefois com- 
ment agir envers eux, et qu’on ne pouvait leur ôter de l’esprit, que 
cet homme ne fût l’empereur Joseph lui-même, qui, de ses propres 
mains avait tenu les cornes de la charrue à Rautnitz en Moravie, 
et que ce souverain, vu les obstacles qu’on opposait à ses projets 
de réforme, s’était rendu en France, d’où il avait ramené de gran- 
des forces pour les réaliser. Les paysans y croyaient d’autant plus 
terme, qu’on racontait dans le pays que Napoléor fait graver 

sur la médaille de son couronnement un soc de charrue et un livre, 
î (probablement le code des lois), comme les seuls emblèmes de sa 
puissance. Mais Napoléon ne s’attacha point aux Slaves occiden- 
taux, et ne prit même aucun intérêt aux Polonais, qui avaient versé 
leur sang pour lui. 

Incrusta tiens. 

Un très -heureux hasard, dans lequel j’ai été parfaitement 
secondé, m’a fourni au mois de mai 1854, l’occasion d’introduire à 
’Carlsbad une branche nouvelle d’industrie, dont il est difficile de 
prévoir l’étendue et toutes les applications qu’on pourra en faire. 

M. le docteur Meissner ayant, pendant l’automne de 1853, vi- 
sité l’Auvergne, pays riche en eaux minérales, et, ainsi que le nôtre, 
éminemment remarquable par ses formations et autres restes vol- 
caniques; Mr. Meissner, dis-je, frappé des fines incrustations opé- 
rées dans une de ces sources, m’apporta comme échantillon le mé- 
daillon incrusté du buste de Molière et des Observations sur la 

6 


82 


source incrustante de Saint- Alyre dans un des faubourgs de Cler- 
mont-Ferrand. 6 e> édition, 1847. 

Je vis à l’instant dans ce charmant médaillon, d’un blanc très— 
légèrement jaunâtre, une nouvelle et intéressante branche d’industrie, 
c'est-à-dire, le moyen de taire des bas-reliefs de toute espèce, por- 
traits et autres Souvenirs de Carlsbad. Je fis part à l’instant de 
celte nouvelle conquête à notre Commune, par l'organe d'un 
de ses conseillers, le docteur Mannl, qui associa à son travail 
notre habile chimiste et pharmacien Hugues Goltl , qui comprirent 
toute l’importance de la chose, que je n’aurais pu mettre en meil- 
ternes mains. 

David Becher, en 1776, eut le premier l’heureuse idée de 
faire polir les pierres du Sprudel , et son premier plateau figure en- 
core au Musée Impérial de Vienne, tel qu’il en fit hommage à l’im- 
pératrice Marie-Thérèse, dont il reçut une bague, puis une tabatière. 
Tout récemment, pendant le séjour de LL. MM. II. à Prague (du 
3 au 10 juin 1854), notre Commune députa M. le bourgmestre J.-P. 
Knoll, pour présenter à S. M. # l’impératrice Elisabeth un miroir de 
toilette, dont le cadre est composé des plus beaux morceaux de Spru- 
del - Stem. 

La formation do bas-reliefs de toute espèce, dont on s’occupe 
au moment où j’écris l’histoire de celte innovation, à l’instar de ce 
qui se fait aux sources de l’Auvergne, est un champ nouveau qui 
s’ouvre à l'industrie de Carlsbad. Les premiers essais ont parfaite- 
ment réussi. Nous ne les décrirons pas, et comme il ne peut y 
avoir que du progrès, chacun, en lisant cet article, peut constater 
ceux qu’aura fait cette industrie, qui a déjà grandement dévancé les i 
bouquets, les presse-lettres, les crucifix incrustés qu’on vend près i 
du Sprudel. 

Comme document historique, je consigne ici ce qu’on lit p. 7, 
dans la brochure déjà citée et publiée à Clermont-Ferrand. 

,, Parmi les corps nombreux qui sont exposés à l’action incrus- 1 
tante des Eaux de Ste. Alyre, on remarque avec surprise des mou- [ 
les ou des empreintes de médailles et de bas-reliefs, dont les traits I 
les plus délicats sont bientôt retracés par les matières calcaires qui { 
se déposent comme l’albâtre, en en suivant également tous les con-igi 
tours. Ce que l’on n’avait pu faire qu’en Italie, aux Bains de St. » 




Philippe en Toscane, se reproduit journellement à St. Alyre. Une 
source, nouvellement découverte, ajoute encore à ce prodige; ses 
eaux, laissant déposer une multitude de cristaux brillants, qui scin- 
tillent à la lumière, et recouvrent, sans en altérer les formes, tous 
les corps exposés à l’action de cette source merveilleuse .* 4 

„Le dépôt incrustant, qui recouvre ces différents objets, est 
blanc-jaunâtre, formé en grande partie de carbonate coloré par une 
petite quantité de fer hydroxide. Il se moule exactement sur tous 
ces corps et l’on peut voir au cabinet et au jardin de l’établisse- 
ment une grande variété d'objets de toute nature, déguisés par une 
couche calcaire, qui leur donne l’apparence de la pierre. Des chevaux, 
des vaches et d’autres animaux, préalablement bourrés et montés, 
ont été soumis à l’action de cette fontaine et figurent dans le jar- 
din comme des statues ébauchées . 44 

„Une source nouvelle à été récemment acquise par Mr. Clé— 
mentel. S’échappant du sol à peu de distance de son établissement, 
elle y a été conduite par des canaux souterrains; et on l’a utilisée 
pour la fabrication des camées, des médailles, etc. Le dépôt qu’elle 
abandonne est d’une telle blancheur, qu’aucune source calcarifère, 
môme celle de St. Philippe en Toscane, n’en produit d’aussi blanc, 
d’aussi net, d’aussi parlait. D’admirables collections de camées, de 
médailles et d’autres objets incrustés, sortent journellement du ca- 
binet et de la fabrique d’incrustation de Mr. Clémentel. Ces objets, 
soigneusement emballés, s’expédient au loin et sont de plus en plus 
recherchés . 44 

„Ces beaux produits figurèrent à Paris à l’exposition publique; 
mention honorable fut faite de cette intéressante fabrication, que 
Louis-Philippe daigna encourager, en adressant au propriétaire de 
bienveillantes et flatteuses paroles . 44 

Ces détails étaient plus que suffisants pour engager notre mu- 
nicipalité à y donner toute son attention. Tout ce qui se trouve 
et se trouvera à Carisbad dans ce genre d’incrustation, est et sera la 
suite du médaillon reçu de Clermont-Ferrand. 

Avant d’avoir demandé l’assistance de M. Hugues Goltl, qui 
se trouvait absent pour peu de temps, un gentilhomme polonais, Mr. 
Henri Stecki, ayant vu chez moi le médaillon de Molière, venu de 
Clermont-Ferrand, fit de son côté, mais dans des moules de plâtre, 


84 


quelques expériences, qui lui donnent au moins la priorité des essais, 
auxquels il renonça dès qu’il vit ces recherches en bonnes mains, 
et d’autant plus volontiers que son départ de Carlsbad, après sa 
cure, était prochain. 

Le charpentier Tschamarhel, fils de la personne qui vend au 
Sprudel des bouquets, des crucifix et autres incrustations, fort in- 
férieures à celles de l’Auvergne, avait parfaitement réussi, il y a 
sept ans, à faire des incrustations aussi fines que celles d’aujord’hui. 
N’étant soutenu par personne; n’ayant cherché aucun soutien, 
et ne pouvant faire aucune dépense pour mettre la chose en train; 
ce n’est qu’au mois de juillet 1854, qu'il me montra la colonnade 
du Sprudel , aussi bien incrustée que celles d’aujourd’hui. 

Le choiera à Prague en 1832. 

Après m’avoir suivi dans les brillants salons de plusieurs ca- 
pitales, j’espère que le lecteur voudra bien m’accompagner chez les 

malades de Prague, atteints du choiera pendant l’hiver de 1832. 
* 

A son apparition, j’offris mes services. Le district, qui me fut 
assigné, était le Podskal, dont le nom est presque synonime de der- 
nière classe du peuple. L’allemand n’y est presque pas compris. 
Aussi fut-ce par interprètes que je parlai à mes malades, que je trou- 
vai â tous égards très-obéissants. Ils me témoignèrent de l’atta- 
chement; du moins lorsqu’un nouveau malade était annoncé au Co- 
mité Sanitaire, on demandait souvent le Français ( Franzoùsky J. Il est 
vrai que je me montrai un peu plus libéral que d’autres médecins 
du district dans la distribution gratuite du pain, du bois et des cou- 
vertures, à laquelle j’étais autorisé. Cette population, imprévoyante 
et ivrogne à l’excès , était pleine de préventions contre les hô- 
pilaux consacrés au choiera. 

La maladie se montra dans les hautes et belles rues de Prague, 
comme sur les bords de la Moldau. 

Je ne fus appelé que deux fois chez des malades en état de 
payer les remèdes que je leur prescrivais. Les causes occasion- 
nelles du choiera me parurent presque toujours un refroidissement 
des logements étroits, humides, entassés; une mauvaise nourriture, 
l’ivrognerie, et surtout les diarrhées. Le choiera est d’une na- 
ture si spéciale, qu’une erreur de diagnostic est presque impossible 
et le pronostic très-facile. 


85 


Le danger ne se juge pas d’après l’abondance des vomisse- 
ments et des selles, toujours aqueuses, plus ou moins claires , 
jamais féculentes. L’état du pouls, les battements du cœur, le froid 
glacial, les sueurs visqueuses, le cercle bleu autour des yeux, la 
suppression des urines, indiquent le plus ou moins de danger. J’ai 
vu même une dame de 36 ans paraître mieux à tous égards pen- 
dant trois jours de circulation suspendue, et dont le pouls reparut 
régulièrement le malin du 4 e- jour, et qui mourut cependant la 
même soirée, conservant, comme presque tous les cholériques , sa 
présence d’esprit jusqu’au dernier soupir. 

Cet exemple prouve que la réaction peut avoir lieu sans que 
le malade soit sauvé. J’ai vu un ivrogne fieffé, qui trouva moyen de 
se procurer deux pintes ( Seidel ) de brandvin et qui les avala le jour 
même de sa mort. J’ai vu aussi un malade, sans pouls depuis deux 
jours, fumer une pipe deux jours avant sa mort, ayant déjà les 
membres roides, étendu transversalement sur son lit, les pieds sur 
une chaise, ne supportant ni couverture ni oreiller. 

Les saignées ne m’ont pas réussi; je les employais rarement; 
mais assez souvent les sangsues. 

Outre les frictions spiritueuses-camphrées et cantharidées , les 
sinapismes et le raifort, les remèdes, dont j’observai les meilleurs 
effets, étaient l’Ipecacuanha en infusion, l’opiutn et le camphre. 

Le peuple répugné à prendre des poudres quelconques; mais, 
avec les moins déraisonnables, celles de Dover étaient les plus sa- 
lutaires. Dans quelques cas désespérés, j’ai voulu appliquer l’eau 
froide, mais j’y ai presque toujours trouvé de l’opposition de la part 
des alentours des malades. 

La soif en général tourmente les malades , dont la plupart 
n’aiment guères ces infusions herbacées innocentes, si souvent pres- 
crites dans les maladies aiguës, telles que la melisse, le tilleul, le 
bouillon blanc ( (Jor . verbasc etc. Tous veulent de l’eau froide, et 
surtout de la bière. J’ai vu même une malade, dont le mari et la 
fille avaient succombé au choiera le plus violent, qui, réfusant tout 
^médicament, but à mon insu le 4 e - jour de la maladie, et avec dé- 
lices, cette mauvaise bière à 2 kr. WW. la Maas , nommée Pa- 
itarky , et une quantité de celte eau acide et puante, que jette la 
'•Sauerkraut en fermentation, cl qui se rétablit. 


86 


Je n’ai eu que deux malades, dans lesquels le choiera ait pris 
une forme typhoïde. L’un mourut; l’autre en revint. 

Les symptômes, le cours, les divers degrés de cette maladie, 
différant de tout ce que nous connaissons ; l’incertitude du traite- 
ment; la différence des opinions parmi les médecins les plus éclai- 
rés et les plus employés dans cette épidémie ; la difficulté extrême 
d’expliquer les phénomènes de la maladie par les autopsies cadavé- 
riques; son apparition à Prague dans les lieux hauts comme dans 
les lieux bas ; la manière dont elle y épargna presque tous ceux 
qui menaient une vie régulière et ne négligeaient pas la diarrhée ; tan- 
dis que dans d’autres plus grandes villes, telles que Vienne et Pe- 
tersbourg , elle enleva nombre de personnes dans les classes les 
plus élevées ; ces raisons réunies présentent tant de problèmes à 
résoudre, que je ne crois pas encore possible d’assigner au choiera 
sa juste place dans notre système nosologique. 

Le principe de non - contagion, pris pour base des mesures 
sanitaires, est incontestablement le plus sûr, après avoir vu l’inuti- 
lité et les inconvénients du système opposé et le petit nombre de 
médecins tombés malades. Il me reste néanmoins, entre autres points 
dignes de la plus sérieuse attention, à rechercher 1° si les nom- 
breux individus de la plus basse classe, morts dans plusieurs mai- 
sons de YAllstaclt , Untere und Obéré Neusladt , entre autres, au 
Polskal, avaient tout été exposés aux mêmes influences épidémiques; 
eu si la propagation du mal s’est accrue par l’entassement des in- 
dividus. J’ai vu plus d'une fois mari et femme, un ou deux enfants 
couchés dans le même lit, dont un seul était malade. 2°’ Pourquoi 
la Ville des Juifs, dont les habitations sont souvent très-mauvaises, I 
a-t-elle été peu infectée, malgré sa situation basse et son voisi- 
nage de la Moldau ; tandis que les rues les plus élevées de la 
Obéré Neustadt le lurent assez fortement? 

La maladie laisse après elle, et pendant plus ou moins long- 
temps, une grande irritation du système vasculaire, mais moins I 
chez ceux qui peuvent donner quelque soin à leur santé. 

J’ai traité à Carlsbad plusieurs personnes dont les maux da- t 
taient du choiera, quelles avaient subi dans diverses parties du monde. ji 


87 


Quoique ce fléau ait régné dans divers endroits de la Bohème, 
Carlsbad en a toujours été exempt. On a cité deux ou trois per- 
sonnes qui en sont mortes à leur arrivée, et qui l’avaient apporté; mais 
sans jamais le répandre. Le Sprudel , sa vaste chaudière, ses va- 
peurs et toute notre atmosphère thermale n'admettent avec le fléau 
du Gange aucune liaison. Puisse celte inimitié durer aussi long- 
temps que ses sauts et ses bonds! 

Si cette épidémie nous a épargnés , nous n’en pouvons pas 
dire autant de V épizootie politique, qui régna aussi dans notre 
vallée en 1848 et 1849. Je. ne rappellerai point cette douloureuse 

époque, qui nous fit plus de mal que les inondations, les invasions 
ennemies, et les incendies. Ce délire démagogique (très-différent 
du choiera dans sa nature) a du moins un puissant spécifique dans 
le canon et les bayonnelles. Dieu veuille maintenir dans les senti- 
ments raisonnables ceux que ces grands moyens ont ramenés; ceux 
qui, ici comme ailleurs, étaient fiers de leur délire. 

Westonia. 

Parlons maintenant d’une illustre Anglaise , que le destin au 
commencement du 17*’ siècle, amena avec sa famille en Bohème, où, 
par ses élégies et autres poésies latines, elle acquit la plus haute 
renommée; mérita les sympathies, l’admiration et les louanges des 
premiers savants, nationaux et étrangers, et se concilia même la bien- 
véillance d’un roi d’Angleterre, ainsi que d’un empereur d’Alle- 
magne et roi de Bohème. Sa dépouille mortelle repose, avec une 
brillante épitaphe latine, dans une église de Prague. 

Les œuvres de Westonia ayant excité ma curiosité, j’insérai 
sa biographie dans mon Almanach de 1832, XXIX. Mais, convaincu 
que le nombre des personnes, en Angleterre comme ailleurs, qui 
connaissent Westonia et sa carrière, est très-petit, vu que, malgré 
les cinq éditions qu’eurent ses œuvres, elles sont devenues très- 
rares, je me fais un devoir de rappeler aux lettrés actuels l’élégia- 
que émule d’Ovide, dont il serait difficile, sinon impossible, de trou- 
ver la pareille. Nous avons d’innombrables romancières, quelques 
faiseuses de mémoires et de pièces de théâtre , des touristes et des 
has-hleus ; mais pas d'Ovide ni d'IIorace femelle. Ce serait une 


88 


» 


belle et facile offrande à présenter aux amis des Muses Latines qu’une 
nouvelle édition du seul volume qui renferme les poésies de Wes - 
tonia, qui ne furent jamais imprimées en Angleterre. 

Elisabeth-Jeanne Weston, d’une bonne et ancienne famille, na- 
quit à Londres le 15 novembre 1582. Elle était encore en bas- 
âge, lorsque son père (on en ignore la raison) partit pour la France, 
passa de là en Italie et enfin en Bohème, où il s’établit avec sa 
famille. 11 y fut particulièrement protégé par Pierre Wok de Ro- 
senberg, l’un des plus grands seigneurs du royaume. Il acheta à 
Brüx, dans le cercle de Saaz, une maison et une terre, et donna à 
ses enfants une éducation savante. Elisabeth, pendant son séjour en 
Italie, en avait appris la langue, et dès son arrivée à Brüx, où alors 
on parlait également allemand et bohème, elle se livra avec zèle à 
l’élude de ces deux langues. La perfection qu’elle acquit dans la 
dernière, prouve qu’elle commença fort jeune à la parler. Jean 
Hammon, homme très-instruit, enseigna le latin à Elisabeth et à son 
frère. Elle y fit de si grands progrès, qu’elle put bientôt lire les 
classiques et se distinguer par ses propres compositions. 

Ces douces et savantes occupations furent douloureusement 
troublées par la mort de son père, en 1597. Ayant laissé des 
dettes, sa maison et sa terre furent vendues pour les payer; mais 
le résidu de la vente, après ce payement, n’ayant pas été remis à 
la veuve, elle et sa fille se rendirent â Prague, pour demander justice. 
Rodolphe II était de difficile accès pour quiconque manquait d’amis 
à sa cour. Rosenberg, son principal appui, ayant embrassé la Ré- 
formation, n’était plus en faveur auprès du monarque; et pendant 
que le temps s’écoulait à épier l’occasion de porter leur plainte, au i 
pied du trône, elles tombèrent dans l’indigence. 

Enfin, le savant Pontanus de Breitenberg, chanoine métropoli- I 
tain de Prague, qui probablement les avait connues à Brüx, dont il 
prit le nom (Brücke, Pons , Pontanus ), informé de leur détresse, en 
eut pitié, pourvut à leurs besoins et leur trouva des amis, dont i 
les principaux furent Philippe de Monte, maître de la chapelle im- 
périale ; Nicolas Majus, conseiller aux appels et chef du départe- 
ment des mines de Joachimslhal, que Westonia nomme souvent son 
second père’, Jean Bervitius , secrétaire privé de l’empereur; Henri 


89 


de Pisnicze, vice-chancelier de Bohème, tous assez savants pour 
admirer l’érudition et le génie de Westonia. Henri de Pisnicze 
donna asile à la mère et à la fille dans sa propre maison; pourvut 
généreusement à leur entretien et mit tout en œuvre pour faire finir 
leur juste et interminable procès. Il y intéressa le grand-chancelier 
Zdenko de Lobkovvitz, qui en fit rapport à Rodolphe. S. M. recom- 
manda cette affaire au grand-juge Adam de Sternberg, et ordonna 
que justice leur fût rendue. Néanmoins le procès traîna tellement 
en longueur, qu’en 1603 il durait encore. 

Réduite à vivre de bienfaits, Westonia eut encore en 1609 la 
douleur de perdre son frère Jean, âgé de vingt ans, doué de grands 
talents, qui étudiait à Ing olstadt. Ainsi fut ravie à la mère et à la 
sœur la douce espérance d’un futur appui. Westonia en fit elle- 
même la touchante épitaphe. Loin de l’abattre, tant de revers don- 
nèrent une nouvelle trempe à son âme et enflammèrent son génie. 
Gémissant sous le poids de pareilles infortunes, elle écrivit dans le 
latin le plus pur de touchantes élégies, qui excitèrent non-seulement 
l’admiration des savants bohèmes, parmi lesquels elle vivait; mais 
celle des étrangers. Sa renommée s’étendit bientôt en Allemagne, 
en Angleterre et dans les Pays-Bas, au point que les Scaliger, les 
Lypsius, les Paulus Melissus et autres illustres savants lui adressè- 
rent des lettres pleines d’éloges, aussi flatteurs que mérités. Le 
dernier, coryphée des poètes de son temps, honora, en 1604, son 
génie poétique d’une couronne de lauriers, légère, mais douce con- 
solation pour l’infortunée Westonia. 

Deux ans plus tard sa situation s’améliora. Jean Léo, d’Eise- 
nach, conseiller du duc de Brunswic et du prince d’Anhalt, et leur 
agent à la cour impériale de Prague, poète lui-même, touché de 
ses vertus et de ses éminents talents, lui offrit sa main, qu’elle ac- 
cepta, heureuse de trouver un époux, capable de l’apprécier et de 
conduire à bonne fin le procès qui durait encore. Westonia adressa 
elle-même à Jaques I une épitre en prosè et une autre en vers en 
1605, et en bon diplomate, Léo sut si bien y intéresser la cour de 
Londres, que le roi, savant lui-même , recommanda, par une lettre 
écrite de sa propre main, cette affaire à l’empereur, qui la fit termi- 
ner favorablement. Elle exprime dans une de ses poésies la joie 
quelle éprouva à ce changement de situation: 




90 


Verte stylum, mea Musa , 

Carminé luyubri non fata sinistra dolebis ; 

Ad proceres nec jam ducet arundo preces ; 

Nec supplex mea vota feres ad Cœsaris aulam , 

Nec mihi diff'icilem sollicitabis opem. ( ') 

Cet état de calme et de bonheur dura peu; Westonia mourut 
le 23 novembre 1612, âgée de trente ans. Elle avait eu sept en- 
fants , quatre fds et trois filles, et ainsi que l’indique son épitaphe, 
ses fils moururent avant elle; mais ses filles lui survécurent. 

Elle exprime fort bien ses rapports avec différents pays dans 
les vers suivants: 

Me diversa suam sibi natio vindicat, unum 
Cui vix concédant invida fata locum. 

Anglia avos numéral , Germania nostra nepotes ; 

Ilia dédit cimas, hœc documenta, lares. 

Gallia linguarum commercio , et Itala jactat 

Et varias rerum terra Bohèma vices C)- 

Les écrivains contemporains abondent en éloges de la résig- 
nation, de la moralité, de la modestie et de la piété de Westonia. 
Scaliger la nomme un prodige de vertus. Parlent-ils de son esprit 
et de son savoir, de son génie poétique ; c’est toujours avec enthou- 
siasme. Martin de Baldhofen, qui soigna l’édition de ses œuvres, 
l’appelle la merveille de son siècle. Pierre Lutichius et Balthasar 
Caminœus la dixième muse et Y émule d’Ovide dans ses élégies: 
Nicolas Majus et Jean Léo la quatrième Grâce ; Paulus Metissus la 
compare à Minerve. Les plus illustres savants de la Bohème ren- 
dirent hommage à son génie, tels que Berthold Pontanus de Reiten- 


( ') Change de style, ma Muse tu n’exprimeras plus par de lugubres 

accents ma sinistre destinée 5 Tu n’auras plus d’humbles prières à adresser 
aux grands, ni à solliciter au pied du trône des secours difficiles à obtenir. 

C) Diverses nations revendiquent celle à qui un sort malheureux accorde à 
peine une demeure L’Angleterre compte mes ayeux; l’Allemagne mes 
enfants; l’une fut mon berceau; l’autre m’élevâ et me donna asile. La 
France et l’Italie m’ont formée aux langues et la Bohême a vu les vicissi- 
tudes de ma vie. 


91 


berg, George Carolides de Carlsperga, poète impérial; Jean Cam- 
panus et Paul Stransky ; et, hors du royaume, Scaliger, Lypsius, Hein- 
sius, Donsa, Melissus et plusieurs autres. 

Ses œuvres, maintenant excessivement rares, sous le litre de 
Parthenicon Elisabethœ Westoniœ , nobilis Anglœ et longe cele- 
berrimœ , et dans lesquelles se trouvent plusieurs poésies et lettres, 
que lui adressèrent d’illustres savants, eurent cinq éditions à Franc- 
fort sur l’Oder en 1602; à Prague en 1606; à Leipsic en 1609; 
puis en Hollande et à Francfort sur le Mein en 1725. 

Pelzel, autefur de sa biographie, ornée d’un portrait, paraît 
n’avoir tiré les matériaux que des œuvres seules de Westonia, possé- 
dait plusieurs poésies inédites de cette célèbre Anglaise. On ignore 
ce qu’elles sont" devenues. Ses élégies et épitres sont toutes des 
poésies d’occasion, dont la plupart paraissent avoir été écrites dans 
les temps d’infortune et de dépendance qui précédèrent son mariage. 
D’ailleurs, on peut aisément croire qu’une jeune femme, qui dans 
sept ans mit sept enfants au monde, dont quatre moururent avant 
elle, avait peu de temps à consacrer aux Muses. 

Elle est enterrée à Prague dans la pourtour de l’église de 
Saint Thomas au Petit-Côté, où on lit l’épitaphe suivante, que lui fit 
placer son mari. 

Elisabethœ Joannœ Westoniæ 
Nobilitate patriæ præclaræ 
Britannæ 

Sæculi nostri Sulpitiæ 
Cui nomen dant litteræ 
Il libati 

Minervæ lions 
Suadæ decoris 
Musarum delicii 

Fæminarum exempli 
Penes quam Dædala natura 
Omnia ingenii bona 
Esse voluit 

Joannes Léo Isnacensis illustr. duc. 


92 


Brunsvv. et Lun. nec non princ. Anhalt 
Consil. et agentis in aula Cæsarea 
Conjugi suavissimæ 
Desideratissimæ 
Planèque incoinparabili 
Plurimis curn lacrimis 
Vixit annos XXX et très septimanas 
Septem liberorum mater extitit 
Très filias super terrain liquit 
Quatuor filias sub terra ante se condidit 
Obiit Pragæ XXIII novemb. Anno CI^^CXX 
(Ses armes.) 

Hic pietatis honos, hœc sunt pia vota mariti 
Hune titulum mentis servat sibi fama super stis. 

Parmi les nombreux Anglais et Anglaises, auxquels j’ai de- 
mandé ce qu’ils savaient de Westonia, aucun n’en avait seulement 
entendu parler, pas même les meilleurs Scholars. Celte ignoranco 
ne prouve nullement leur indifférence envers une aussi étonnante 
compatriote ; mais l’impossibilité de trouver ses œuvres dans leur 
pays. 

Au nombre des Anglais et Anglaises, qui célébrèrent si cor- 
dialement et si noblement à Carlsbad mon Jubilé semi-séculaire 
de doctorat, le 24 juin 1843, se trouvaient mesdemoiselles Marie et 
Sophie Weston, qui, ne sachant rien de l'illustre Westonia, n’avaient 
aucune prétention d’appartenir à sa famille; mais elles me dirent 
que si leurs défunts père et grand-père, l’un et l’autre d’un esprit 
très-cultivé, avaient su quelque chose de Westonia , ils n’auraient 
pas manqué de la leur proposer comme un modèle à admirer et à 
suivre. Ces deux demoiselles, fort distinguées elles-mêmes, me di- 
rent qu’elles étaient les derniers rejetons de la branche cadette d’une 
ancienne famille de Cheshire, qui a depuis longtemps quitté ses pro- 
priétés primitives. Néanmoins il existe d’autres branches de la fa- 
mille Weston dans la Grande-Bretagne. 

Voyant que Westonia leur était absolument inconnue , lecture 
faite de sa biographie, qui excita toute leur admiration et le désir 
bien naturel de constater une même origine, je demandai leur ca- 


93 


chet, dont j’envoyai l’empreinte à mon savant ami, le docteur Ryba, 
en le priant de le comparer avec les armes de Westonia, gravées 
sur sa tombe. Sans en donner ici le dessin, je remarquerai seule- 
ment que le lion qu’on voit dans l’un des écussons, est d’une forme 
si particulière, qu’il me paraît difficile de ne pas y reconnaître l’iden- 
tité de la famille actuelle avec celle de Westonia. Le lion passant 
et le lion rampant sont des pièces héraldiques si fréquentes, que la 
présence du roi des animaux dans un écusson ne prouve nullement 
l’identité des innombrables familles qui le portent. Mais ici, le lion 
qui se trouve dans le petit cachet que j’envoyai à Prague et dans 
les armes de Westonia, est d’une forme trop spéciale, pour n’en 
pas conclure l’identité des familles, quel que puisse être l’éloigne- 
ment des branches. Ce n’est dans le cachet et sur le tombeau, que 
le buste d’un lion avec les deux pattes en avant et en ligne droite. 
On ne peut pas non plus supposer que les armes gravées sur la 
pierre sépulcrale soient une allusion au nom de Léo (lion), c’est-à 
dire, des armes parlantes. Si Jean Léo eût été de famille noble 
et qualifié pour avoir des armoiries, il aurait été du moins nommé 
Jean de Léo; ce qui n’est pas le cas. D’ailleurs Pelzel ne parle 
pas de sa noblesse; qualité qui n’a jamais été exigée en Allemagne 
d’un agent aulique ou diplomatique. De plus, si cette partie du double 
écusson était celle de Jean Léo, elle serait surmontée d’un baume, 
attribut dont les armes des dames anglaises ne sont jamais ornées. 

Le résultat de celte recherche suffit, ce me semble, pour croire 
que les demoiselles Weston, qui furent de ma clientelle à Carlsbad, 
sont de la même famille que l’illustre Westonia. J’ignore si à leur 
retour en Angleterre, elles ont fait d’autres recherches. Elles n’y 
auront pas trouvé le Partenicon; mais je leur avais indiqué non à 
Prague, mais à Leipzic, un bouquiniste où elles pourraient le trouver. 


Poésies du Vicomte de Kermainguy. 

Parmi les poètes que la vue et l’usage de nos Thermes ont 
inspirés, je dois signaler le noble Breton venu en 1852, de Paris 
à Carlsbad, où il fut sous ma direction et sous le même toi't. Son 
désir de s’instruire de nos moyens curatifs était unique. Il fit des 
extraits et des notes sur mes Almanachs. Peu de médecins étran- 
gers sont aussi inquisitifs et montrent autant d’activité. 


94 


Son Invocation au Sprudel , inscrite en lettres blanches sur 
une plaque de fer bleu, placée sur un rocher des bords de la Tèple, 
vis-à-vis de la Brasserie , exprime admirablement tout le bien que 
lui lit Carlsbad et celui qu’il en attendait encore. Il fut empêché de 
révenir l’année suivante, et en 1854 j’appris sa mort, sans en con- 
naître les circonstances. Je transcris les deux pièces de vers re- 
latifs à Carlsbad, qui mettent le vicomte de Kermainguy au nombre 
des HéUconiades dont Lobkowitz prophétisa jadis la cohorte. 

De toutes les versions dont se compose la polyglotte des 18 
hexamètres de l’ Horace des Bohèmes , on en trouverait difficilement 
une, qui ait mieux réussi en s’en tenant à une traduction mot à 
mot littérale. L’original figure depuis 1829 sur un des côtés de la 
maison du Mühlbad , en lettres d’or sur marbre noir. 

Les Thermes de Charles IV. 

Source que tant de fois doit célébrer la Muse, 

D’où te viennent les feux que ton ardeur accuse ? 

Ès-tu de chaux, de soufre ou de bouillant airain? 

Est-ce, étrange mystère, au foyer souterrain 

Du volcan de Sicile, ou plutôt du Styx même, 

Que tu prends ta chaleur? Quelle honte suprême 

Désormais pour Baja! Que l’onde d’Antenor 

Cesse d’être vantée! Et que la source encor, 

Qui non loin du Rhin bleu surgit dans la campagne, 

Garde pour tout renom la mort de Charlemagne! 

Oh! quel jet bouillonnant, que de bulles dans l’air! 

Voyez comme il arrive et quel rapide éclair! 

L’onde coule et la pierre et le marbre s’en teignent, 

Et les couleurs d’iris sur les rochers se peignent, 

Flot sacré! Ilot béni! Dans les temps avenir 

Coule toujours propice! À qui s’en va finir, 

Au débile vieillard, rends sa force nouvelle, 

A la vierge pâlie une couleur plus belle ; 

> 

A l’étranger venu se baigner dans ton cours, 

Un retour plus joyeux, à chacun d’heureux jours. 

Carlsbad, 28 juillet 1852. 


95 


Invocation au Sprudel. 

Reine des sources salutaires, 

Sois heureuse à d’autres qu’à moi, 
A tous ceux que tu désaltères, 
Riche ou pauvre, soldat ou roi! (’) 

À l’étranger venu de France, 

Donne ce que tu m’as donné; 

Qu’il emporte aussi l’espérance 
A moins d’un sort plus fortuné ; 

\ 

A moins que la robe brûlante, 
Qu’Hercule ne put plus déchirer, 

Par ta puissance il ne la sente 
De ses membres se retirer; 

A moins que, nouveau Prométhée, 
De son flanc rongé nuit et jour 
Il n'ait, ô chance souhaitée, 

Vu se détacher le vautour. 

Car, pareille au destin lui-même, 

Tu n’as pas d’égales faveurs; 

Mais, si ce n’est le bien suprême, 
Tu fais des dons réparateurs; 

Et tu n’ès pas l’énigme antique, 

Le Sphynx interrogé tout bas, 
Dévorant pour toute répliqué 
Celui qui ne comprenait pas. 

Non, malgré ton bruit, ton écume, 
Ta vapeur, ce nuage ardent, 

Ton jet, qui s’élance et qui fume, 
Et bouillonne en flocons d’argent; 


(‘) Allusion à Othon I, roi de Grèce, alors à Carlsbad. 


96 


Malgré la Majesté si fière 
De ton irrésistible essor, 

La niasse de ta gerbe alltère, 

Dont l’élan se modère encor; 

Malgré l'invincible mystère, 

Qui fait qu’on t’aborde en tremblant; 

Malgré la stupeur qui resserre 
Chaque cœur en te contemplant; 

Qui t’interroge, se retire, 

Heureux du présage rendu, 

Vide la coupe et ne désire 
Ou’un retour longtemps attendu. 

Car au fond de l’ardent breuvage 
Il est en mot fascinateur, 

Le mot qu’au céleste parage 
Pandore eut pour consolateur. 

I 

La boite ouverte, quand sortirent 
Tous les fléaux du genre humain, 

Beaucoup de mortels en guérirent; 

Puis aux autres il fut dit: Demain 1 

F<c de Kermningug. 

Don Diego Baguer y Ribas. 

On a admiré sans doute dans l'article précédent des vers in- 
spirés à un noble Breton par la vue et les vertus du Sprudel. Tout 
cela est naturel. Mais une apparition, unique en son genre, fut pen- 
dant quelques années à Carlsbad celle d’un poète, né sur les bords 
du Quadalquivir, faisant des vers français comme s’il était né sur 
ceux de la Seine. Don Dic^o Baguer y Ribas, consul - général 
d’Espagne dans le malheureux royaume des Hellènes, a enrichi mes 
Almanachs de quelques pièces de vers, dont, voici un intéressant 
échantillon. 


Othon J, roi de Grèce à Carlsbad en 185$. 

Source, que la Muse appelle 
La Souveraine des eaux, 

Permets que je te rappelle 
Un souvenir des plus beaux. 

Quoi ! cette fraîche vallée 
N’a point inspiré de chant 
Pour l’héritier de Thésée, 

Prince si juste et clément! 

Faut-il que ces lieux que j'aime, 
Ces rochers majestueux, 

Ce beau Panorama même, 

Toujours frais et radieux; 


Cette nature splendide, 

Ces tilleuls embaumant Pair, 
L’onde qui coule timide, 

A travers le gazon vert ; 

Cette sonore harmonie 
Du Posthof, Eden chéri; 

La forêt, qui fait envie 
Au coteau le plus fleuri ; 


Cette Wiese si brillante, 

Avec ses coquets atours, 

Sur son sein, comme une amante, 
Pressant ses jolis amours; 

Ces Naïades, si prônées 
Par leur voile transparent, 

Comme l’échanson pressées 
À verser leur flot brûlant; 


98 


Que l'admirable colline 
De l'auguste visiteur , C) 
Près de l’image divine 
De lu Croix du Rédempteur ; 


Cetîe clarté, qui du sombre 
Venait se mirer sur l’eau. 
Faisant disparaître l’ombre 
Par un grand lumineux O. ( 7 ) 


Que celte salle champêtre, 

Sur le chemin du Hammer , 

Où les Faunes sous le hêtre 
Charment le bruyant désert ; 

Où la Polka , battant l’aile, 
Tourne comme un tourbillon. 
Tel qu’autour de l’immortelle 
Voltige le papillon; 

Que celte modeste salle, 

Oui lient gravé le mois d’août 
Par la soirée royale, 

Si splendide et de bon goût; 

Et mille et mille autres sites 
Aussi frais, aussi riants, 

Que chacun des Néophytes 
Admire ici tous les ans. 


( ] j Colline, qui porte aujourd’hui le nom de Konig Olho’s Hohe, voisine des 
Trois Croix, très-fréquenlêe par le roi Ollion. 

( v ) Allusion «à ritluminalion projetée en l’honneur du Roi sur VOlh'os llbhe, 
empêchée par un ouragan, et qui sc borna à illuminer un grand O, initial du nom . 


Faut-il en ces jours de fêle, 

Que tant d’attraits soient perdus; 
Que la Muse soit muette, 

Quoique ces temps ne soient plus? 


Et qu’une lyre étrangère. 

Par ses dissonants accords, 

Module, trop téméraire, 

Sa voix dans ces charmants bords? 

Najades, forêts, prairies 
De Charles, site enchanteur, 

Venez, venez, mes amies, 

Entonner mon chant en chœur! 

Et que l’écho le répète 
De la Téple à llllisus, 

Grondant comme la tempête, 

Qui nous éclipse Phéhus. 

Ah ! que ce trait de hardiesse 
Remplit mon âme d’elTroi ! 

Saurai-je dire à la Grèce 
Notre amour pour son bon Roi ? 

O bouillante fontaine, 

Qu’admire tout l’univers, 

Verse ton flot dans ma veine, 

Sans éteindre ses éclairs. 


Prête -moi cette magie, 
Qui déborde de ton front, 
Pour trouver la mélodie 
Digne de l’auguste Othon. 


100 


Calme aussi l’ardente écume, 

Cet essor de tes vapeurs, 

Pour me peindre le coslume 
De Carlsbad paré de fleurs. 

Dis -moi comment l’auguste hôte 
Fut surpris, en arrivant, 

Du coup d’œil qu’aucune côte 
N’offre dans tout le Levant; 

Comment la foule, joyeuse 
D’admirer Sa Majesté, 

Se montra respectueuse 
En cette solennité; 

Comment le comte d’Athènes ( 3 ) 
En gracieux Albanais, 

Reçut de ces philhellènes 
Mille vœux, mille souhaits ; 

Comment au tir sa prouesse 
Étonna l’arquebusier. 

Déployant autant d’adresse 
Que le Czar Pierre Premier. 

Fais-moi le tableau fidèle 
Et de l’animation 
Et du bruyant pêle-mêle 
De la brillante saison; 

De ces belles promenades, 

Des bals, concerts et festin, 
Ainsi que des cavalcades, 

Qui se succédaient sans fin ; 


( 3 ) Nom d’incognito, pris par le roi de Grèce pendant son voyage, à l’exemple 
de tous les princes souverains. Le nom de comte d'Alliènes, si classique 
et si harmonieux, joint au costume grec, produisit uu eflet vraiment magi- 
que sur le Public de Carlsbad, 


Comment cette mosaïque 
De nations et de mœurs, 

Dont la Babylone antique 
Eût envié les couleurs ; 

En ces jours si pleins de charme 
Par l’éclat de la grandeur, 

Bannit -elle toute alarme, 
Rayonnante de bonheur? 

Sexe, que je ne puis taire, 

Car sans loi rien n’est parfait, 
Prête-moi le don de plaire, 

Pour embellir ton bouquet. 

Qui plus que toi nous inspire 
Pour des jours si palpitants ; 

Toi qui sais nous séduire 
En tous lieux, en tous instants! 

De même que la rosée 
Vient épanouir la fleur, 

Ta figure étiolée 
Reprit toute sa fraîcheur. 

Aussi ta forme aérienne, 

Oui semble prendre l’essor, 

La présence souveraine 
La rendait plus belle encor. 

Prêtant à ton entourage 
Un reflet indéfini, 

Dans ce fortuné rivage 
Chaque objet fut embelli. 

Dans ta douce rêverie, 

Oublieras -tu ce bain. 

L’exquise galanterie 
De l’aimable souverain? 


102 


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Malgré sa grandeur suprême, 
Sexe, en vain cherchera-t-on 
Un prince toujours le même, 
Magnanime, affable et bon. 

N’est -ce pas que l’indigence 
Bénit encore aujourd’hui 
Sa noble munificence, 

Qui fut son meilleur appui ? 

Que le pauvre qu’il honore, 

Et le mérite à son tour, 

Ont reçu de son amphore 
Des signes de son amour ? 

Vertueux octogénaire, 

Jeune d’esprit et de cœur, 

Oui t’orna la boutonnière 
Des insignes du Sauveur ? 

N’est -ce pas la Croix sacrée, 
Oui sauva d’un joug honteux 
Cette terre consacrée 
Jadis au séjour des Dieux ? 

Est -ce là que, jeune encore, 
Tu mis aux pieds des autels 
En Allique, en Epidaure, 

Le vrai salut des mortels ? 

Oue Minerve, très -touchée 
De ce salutaire don, 

Sur ses tables a gravée 
La mémoire de ton nom. 

Et pour ta philanthropie 
Elle dit: „qu’il soit porté 
De l’Acropole en Asie 
Brillant d’immortalité. “ («) 


( 4 ) Les cinq strophes qui précédent sont une allusion à ce que je fis au com- 
mencement du siècle pour introduire la vaccine en Orient. 


103 


Pourquoi, brise printannière, 
Nous bercer du doux espoir, 
One le prince qu’on vénère 
Viendrait encor nous revoir? 

Vois ces lieux que sa présence 
Animait d’un noble éclat, 
Répéter dans leur souffrance : 
Hélas! il ne reviendra pas! 

Carlsbad, août 1853. 


Lobkowitz, qui chanta si inimitablcmcnt nos Thermes, et leur 
prophétisa une cohorte d’Héliconiades , apprendrait avec joie qu’aux 
muses latines et allemandes se sont jointa les muses françaises. En 
1833 Léon La Font, à ma prière, chanta: V Origine des Sources de 

Carlsbad et VHeure des Eaux. Nous ne pouvons qu’admirer la 
poésie du noble Breton, qui n’a passé à Carlsbad que comme un 
météore; et, comme je l’ai dit souvent, un Espaguol, faisant des vers 
français comme un Français , sera toujours à mes yeux un rare 
phénomène. 

Je n’ai jamais fait ni essayé de Taire un seul vers; mais j'ai 
toujours eu le bonheur de réussir, quand (tels sont les trois poètes 
que je viens de nommer) je les en ai prié, en leur fournissant 
le texte des objets qu’ils ont chanté. Exempta trahunt. Espé- 
rons que les Muses françaises ainsi que d’autres, voudront bien 
encore se faire entendre sur les bords de la Tèplc ! 

Le Barde Espagnol, d’après mes matériaux, a aussi chanté la 
Consécration de la Source acidulé nectarienne de Giesshübel, que 
le roi de Grece a permis de nommer Source Othonienne , Don Diego 
a aussi chanté le monument érigé à Franzensbad à l’iinpereur Fran- 
çois I par un de ses fidèles et habiles ministres, S. E. Mr. le comte 
Joachim Münch-Bellinghausen. Le nombre des médecins de tous pays, 
qui viennent visiter nos Thermes pendant la saison est fort grand; 
mais celui des poètes, qui viennent les chanter, est fort exigu. A 
peine en voyons-nous un tous les dix ans. Ils nous sont toujours 
les bien -venus. 


104 


Le café, le thé et le chocolat. 

Ces trois substances exotiques sont chez les peuples civilisés 
les principaux éléments du déjeûner, ainsi que du petit repas que 
les uns prennent entre le dîner et le souper, ou par lequel un 
très-grand nombre terminent la journée. 

Les Français, les Allemands, les Turcs, les Danois et les Sué- 
dois, sont en général sous la bannière du café; les Anglais presque 
exclusivement sous cette du thé ; les Hollandais , les Polonais, les 
Russes, les Moldo-Valaques, les Villes Hanséatiques sont très-divisés 
dans l’emploi de ces deux aliments. Le chocolat, sans être inconnu 
à aucun de ces peuples, n’est national qu’en Italie, en Portugal et 
en Espagne. Chez les autres nations il est plutôt accidentel qu’habituel. 

Je crois avoir rendu un grand service à Carlsbad , en y dé- 
truisant le préjugé qui faisait croire le thé incompatible avec nos 
eaux. Je n’en parle point médicalement, mais statistiquement. Ce 
que j’ai à en dire s’applique spécialement aux Anglais, chez les- 
quels le thé est d’un usage presque général, et dont la privation leur 
aurait été insupportable. 

Je n’ai jamais dit ni pensé que la cure réussisse mieux avec le 
thé qu’avec le café. Je veux seulement dire que, sans permettre le 
thé aux Anglais et aux Anglo-Américains , Carlsbad n’en verrait pas 
un aussi grand nombre; qu’ils n’y auraient pas un clergyman pour 
leur service, divin et qu’ils ne songeraient pas à y bâtir une église. 

Jadis les Anglais n’arrivaient jamais en droiture de la Grande- 
Bretagne, et encore moins des deux Indes. Ceux qui y venaient 
étaient envoyés par les médecins qu’ils avaient consultés en Alle- 
magne , qui tous proscrivaient inexorablement le thé, ainsi que les 
praticiens de Carlsbad, qui prétendaient unanimement que la quan- 
tité de fer que nos eaux contenaient, (quoique infinitésimale), était 
incompatible avec le thé. En un mot, les Anglais et Anglaises étaient 
forcés de trouver un autre élément de déjeûner; ce qui les vexait, 
et les embarrassait dans le choix d’un remplaçant. 

Ne connaissant aucune raison valable pour rester dans la même 
ornière que mes confrères, je fus fidèle à mon ancien dèjeûner, que 


105 


je permis à ma clienlelle. J’écrivis sur ce sujet; les médecins An- 
glais, qui vinrent à Carlsbad, furent de mon opinion; bref, il n’y 
eut plus d’opposition à l’usage du thé; cl chaque malade put choisir. 
Cette permission rendit heureux les amateurs exclusifs du Ihé. Je 
ne lui ai jamais attribué de supériorité comme auxiliaire de la cure. — 
J'ai remarqué cependant que les cas de douleurs plus ou moins 
aiguës, que cause le passage des calculs biliaires ou urinaires, et 
que les affections hémorrhoïdales sont plus aisément aggravées par 
le café, qui agit sur le système sanguin, que par le thé, qui affecte 
quelquefois le système nerveux, surtout chez le sexe féminin. La 
variété des maux, la différence des climats et des circonstances qui 
les produisent , est si infinie, qu’une des plus grandes qualités du 
i praticien de Carlsbad est de savoir individualiser. 

Nous avons vu, p. 12, qu’en 1794 j’adoptai l’excellent déjeûner 
écossais, auquel je suis resté fidèle, sauf tous ses confortables ac- 
compagnements, qui cadrent avec les dîners tardifs de ce pays-là, 
mais nullement avec la médecine et le régime thermal. Je puis 
dire, comme Voltaire en parlant du café, que „si le Ihé est un poi- 
son , il est bien lent ,“ vu que j’en bois tous les jours deux fois 
depuis plus de soixante ans. 

Nos ménagères Carlsbadoises ont le renom de faire du bon 
i café ; mais l’achat et la préparation du thé leur sont moins fami- 
liers. On en trouve du très-buvable chez nos principaux marchands, 
et ceux qui veulent tout ce que le Céleste Empire produit de plus ex- 
quis, feront bien d’en apporter. 

Quant au chocolat, on a observé qu’hors du Midi de l’Europe, 
on ne peut pas en faire, sans s’en lasser, un usage aussi constant 

! que du café ou du thé, qu’on prend tous les jours avec un nouveau 
plaisir. Son nom grec est pompeux: Theobroma étant synonime 
d aliment des Dieux. Malgré celte divine origine, il est peu usité 
sur les bords de la Tèple, où la fève de Moka et des Antilles joue 
* e premier rôle. 

Quant aux déjeuners à la fourchette, le plus simple bon sens 
suint pour comprendre que notre estomac est assez occupé de l’éla- 


106 


Foration de la quantité plus ou moins grande d’eau minérale, que 
nous lui confions, pour n’être pas encore surchargé de jambon, 
de volaille, de gibier et autres \iandes froides. C’est par la meme 
raison que nous interdisons à nos malades l’usage du souper, afin 
qu’ils puissent arriver le lendemain à la source avec un estomac 
vuide, susceptible d’absorber celte eau salutaire, dont ils attendent 
leur guéiison ou du soulagement. 


Conclusion 

Voulant éviter, en rédigeant ces Mémoires , dans lesquels la 
vaccination joue le premier rôle, tout ce qui ressemble à la prolixité, 
je n'ai pu nommer toutes les villes où, dans et hors de la monarchie 
autrichienne, j’introduisis par correspondance l’ineffable bienfait du 
préservatif de Jenner. Mais j’eus parmi mes correspondants deux 
médecins dont je ne saurais faire mention trop honorable. 

Le premier fut le docteur Ballhorn, de Hannovre, qui, comme 
nous l’avons déjà dit p. 22, fut le second disciple de Jenner, et qui, 
avec le docteur Stromeyer, publia tous leurs faits et gestes, dont 
ils firent hommage à Jenner et à moi. 

Le second fut le docteur Friese, de Breslau, qui en 1800, mit 
le plus grand zèle à se lier avec moi, et auquel j’envoyai le vaccin 
et les instructions nécessaires. [Pendant deux ans lui et le docteur 
Nowak publièrent des Archives , entièrement consacrées à la vacci- 
nation, et les dédièrent à moi seul. Ma correspondance avec ce savant 
et actif médecin fut du plus haut intérêt. Nous lisons, entre autres, 
que c’est le docteur Friese qui fit parvenir à Moscou, en 1801, le 
vaccin qu’il tenait de moi, et qui réussit entre les mains de M. de 
Lyndstrôin, chirurgien de Sa Majesté le Czar. Antoine PelrolF, le 
premier enfant vacciné dans ce vaste empire, dut ajouter à son nom 
celui de Vaccinoff et l’on pourvut à sa subsistance à-venir. On se 
plut à dire à celte occasion, que si je n'avais pas été en Russie 
comme en Autriche, le père de la vaccination, j'en avais été du 
moins le grand-père. 




TABLE DES MATIERES 




Mémoires du chevalier Jean de Carro. 

Avant - Propos. 

Ma biographie. 

Prérogatives pontificales 

Mon père et ma mère 

Mon enfance à Genève 

Mon grand-père maternel 

Pommes de terre à Lyon 

Mon éducation à Genève 

St. Ozyth et Edimbourg 

Commencement de mes maux . 

Société écossaise 

Le general A Itéreront by et l’amiral Duncan 

Lord Findlater 

Mon doctorat 

Mon retour à Genève et mon arrivée à Vienne ....... 

Vaccination 

Diplôme de la Faculté de Prague 

Diplôme de citoyen d'honneur de Curlsbad 

Mon Jubilé et Croix d’or avec Couronne .... 

Vaccination Orientale. Appel aux médecins vétérinaires et recom- 
penses 

Mes relations avec l’archiduc Charles ...... 

Riz sec 

Charles Pictet, de Genève 

Mines de l’Orient 

Archives de la duchesse de Saaan 

Congrès de Vienne 

Jlormayr et son Plutarrpic Autrichien 


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38 


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Louis I, roi de Bavière * . 

Fumigations sulfureuses 

Mon arrivée à Carlsbad 

Bains de vapeur 

Expériences sur l’émail des dents 

Bohuslas de Lobkowiu . ^ 

Anglais à Carlsbad . . . . . . • . * • . • . • • * • • 

Catalogue complet de mes ouvrages 

Iluger, Bollmann et La Fayette 

Mes relations avec Louis XVII 

Mes recherches historiques à Carlsbad . 

Ancienne léthargie médicale à Carlsbad 

Sociétés de médecins 

Salons de Vienne 

Salons de Prague et de Munich 

Sonnenfels, Quarin, Jean de Muller à Vienne 

Le craniologiste Gall 

Joseph Haydn 

Le prince de Ligne 

Anecdotes Carlsbadoises 

Quatre-vingt cinq ans passés à l’abri de la pipe 

Deux Potentats, deux vers, un savant 

Le comte Charles de Cholek 

Joseph et Jean -Pierre Frank • 

Mr. de Chateaubriand 

Etymologie Slave du nom de Napoléon I. ......... 

Incrustations 

Le choiera à Prague en 1832 

Westonia t 

Poésies du vicomte de Kermainguy 

Poésies de Don Diego Baguer y Ribas 

Le café, le thé, le chocolat 

Conclusion 


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V ~ I